CHRONIQUES au temps de la Covid

4ème ouvrage de Danièle Weiss dans la collection LE PARC

EXTRAIT :

 

Dans le TGV

 

Un enfant de 3 ou 4 ans avec son père

Le père : Voilà, on a quitté la maison de papa.

On est dans le TGV

L’enfant : on va où ?

Le père : On va chez mamie, ma maman.

L’enfant : ma maman à moi, elle est où ?

Le père : Elle est dans sa maison à elle.

L’enfant : Et papi, il est où ? 

Dans une maison à lui ?

Mamie et papi sont  dans la même maison,

là où nous allons.

 

 

 

Le TGV s’arrête en rase campagne.

Le contrôleur nous dit que le train précédent, est arrêté par une « chose » sur la voie

 

« Ils savent, mais ils ne nous disent jamais la vérité, » dit une dame

« C’est sûrement un attentat, » dit une autre

Le train repart une trentaine de minute plus tard.

Nous voilà rassurés !

 

 

***

 

Dans un mac do

 

« Je voudrais du poulet. » dis je

La jeune fille ouvre des yeux ronds : «  Pardon ? »

Je continue surprise : « Vous n’en avez pas ?

 Il y a pourtant  des poulets sur l ‘affiche,

Mettez moi aussi des patates. »

Regards à nouveau effarés de la jeune femme :

« Nous avons seulement des « Chicken Nuggets », des « Potetos, »

« Bon si vous voulez », dis-je, fatiguée.

Le français : une langue étrangère  en France.

 

 

Je m’assoie

 

Un peu plus loin, une jeune femme blonde, téléphone :

 

« Man,  c’est moi, je pars, Inch Allah, en Bretagne,

………………..

…. Cool, je suis toute seule…

Je t’appelle parce que j’étais « grave » triste…

Ouais, je mange un sandwich, comme « d’hab » à Mac do…

J’ai plus de tunes…

Mon boss, genre  grave, énervé, a jeté mon dessin.

 Me l’a jeté en pleine gueule.

………

Ah, ouais, quand je serais à la maison, je ferais un régime. » (Je la regarde : Elle est très, très mince.)

« Je ne me mets pas en maillot avec ce ventre

Il faut que j’aille courir, ouais, ouais…

Papa m’a montré les photos où ils sont tous les deux au Bahamas

J’ai trouvé ça trop bizarre, lui et sa meuf, une jeune de mon âge,

Bisous Man »

 

 

***

MEMOIRE STUDIEUSE

PRÉFACE

 

Chers lecteurs, voici donc le troisième ouvrage que Danièle Weiss publie dans la Collection le Parc. Après « EN CHEMINS », un  livre autobiographique où l’auteure propose un regard sur ses parcours de vie et RENCONTRES, un ouvrage de culture littéraire  et d’imagination (parfois débridée) voici donc MÉMOIRE STUDIEUSE qui nous propose comme l’indique son sous-titre « un certain regard sur le politique ».

 Les talents de Danièle Weiss sont multiples et sa plume plurielle aborde ici brillamment divers sujets d’intérêt général et parfois d’actualité brûlante. L’auteure en mettant en œuvre studieusement sa mémoire professionnelle et sa grande culture personnelle, balaye, d’un regard plein d’acuité, divers aspects du monde contemporain. Son expérience en sociologie et ses connaissances en psychanalyse lui permettent notamment de mener dans cet ouvrage un ensemble de réflexions qui éclairent les sujets qu’elle examine, et nous invitent à de nouveaux regards, plus approfondis et critiques sur notre temps.

 

 

Martial Maynadier

Directeur de la Collection Le Parc

 

 

 

DÉDICACE

 Thierry Florentin

Psychanalyste

 

 

Qu’y aurait-il donc en partage entre l’inconscient, qui concerne le singulier de chacun, et le social, qui concerne note vie collective,  que Danièle Weiss nomme le politique ?

 

Pourtant, les deux suivent des logiques qui pour l’essentiel, échappent à notre savoir conscient ainsi qu’à notre connaissance, et qui, semble-t-il, ne répondent qu’à des dynamiques en apparence absurdes, mais rebelles et pourtant implacables, échappant à tout entendement raisonnable.

 

De plus, les deux semblent également aux ordres d’un commandement impérieux et acéphale.

 

Double dynamique jumelle donc, celle de la lettre pour l’Inconscient, celui du plus grand profit économique pour le Politique, elles obéissent cependant à une rigueur capable de mener le sujet à sa propre destruction, autant que le collectif à sa perte. Que deviendra l’espèce humaine d’une planète qui ne serait plus en mesure de lui assurer les conditions de sa vie, comme de sa survie ?

 

Compagne de Cartel avec qui je tente d’explorer et labourer le vaste champ ouvert par Lacan à la suite de Freud, depuis plus de vingt ans, en compagnie de quelques autres, Danièle Weiss dans ce troisième ouvrage réussit à la mesure de tout son talent à dépasser la gageure telle qu’elle fût prononcée à deux reprises par Freud, d’abord en 1925, dans sa préface à l’ouvrage de l’éducateur viennois August  Aichorn, Jeunesse à l’abandon, puis reprise en 1937 dans Analyse avec fin, et analyse sans fin.

 

Gouverner, Éduquer, Prendre soin (ici, essentiellement psychanalyser), s’avèrent en effet trois métiers impossibles, des tâches au succès contingent.

 

Mais Danièle Weiss, loin de s’y arrêter et de se décourager, amène dans le domaine du possible, par le biais de cet ouvrage une quatrième tâche, d’un ordre, ô combien devenu urgent et nécessaire,  celle d’énoncer et de dire…

 

 

 

 

 

 


AVANT-PROPOS de l'auteure

           

Au moment de la période dite de la « retraite », certains cultivent « leur jardin », d’autres, comme Ulysse, après de nombreux détours, retournent sur leur île, Ithaque, pour y goûter un repos bien mérité. Regardent-ils alors le monde par écrans interposés ou se mettent–ils à écrire leurs périples matériels et intellectuels dans un souci de compréhension et de partage ?

 

Après  En chemins , un récit sur mon histoire et ma trajectoire, puis Rencontres , un recueil de nouvelles, voici Mémoire studieuse , axé principalement sur le politique, si l’on entend par là, ce qui organise et interroge les sociétés en lien avec leur fonctionnement institutionnel. 

Sans prétendre à une quelconque exhaustivité, on trouve ici des choix théoriques en sciences humaines, qui je l’espère rencontreront l’intérêt d’autres lecteurs.

 

Pour me guider dans l’élaboration et l’écriture, je me suis servie de l’énoncé de Freud :

Il existe 3 métiers impossibles [1]

Gouverner

Éduquer

Psychanalyser

 

Des métiers impossibles ? Gouverner, éduquer, psychanalyser, en effet car ce sont des métiers qui engagent la parole, une parole toujours insuffisante pour dire le Réel.

Cela constituera mes trois premiers chapitres, suivis d’un quatrième, questionnant la notion d’identité, et d’un cinquième sur la pathologie du social

 

 

Dans le chapitre 1 : Gouverner la société, où figurent des éléments historiques, puis actuels, j’ai introduit une rubrique spécifique concernant le management des entreprises, et ses aléas.

Dans le chapitre 2 sur l’Éducation après un bref résumé historique, j’ai décrit différentes approches, et également des exemples de situations. Ces deux parties sont parfois illustrées par des récits de films.

En ce qui concerne le chapitre 3, la psychanalyse : Il m’est apparu important d’évoquer aussi ses origines grecques qui ont marqué la théorie freudienne et d’énoncer la problématique contemporaine sur les changements de l’économie psychique. Suit une description de Vienne du temps de Freud et son attachement à ce que cette ville représente pour lui ou d’autres écrivains ou philosophes.

J’ai ajouté un chapitre qui montre l’importance actuelle d’un élément qui pèse sur l’ensemble des politiques sociétales : les questions identitaires individuelles ou groupales, puis j’envisage la figure de l’étranger dans différentes manifestations, histoire ou lieux.

Dans mon dernier chapitre Pathologie du social, j’analyse le phénomène de bandes de jeunes et propose pour finir  des éléments de réflexions sur la question du Terrorisme.

 

 

 

 

 

 

 

GOUVERNER

 

En ancien français  : « gouverner » fait partie du vocabulaire nautique. S’agit-il de tenir la barre au milieu des tempêtes ? Ce terme a pris à certains moments le sens de gouverner les enfants, comme nous le verrons…

Gouverner, dans la société de l’histoire, est étroitement lié au pouvoir et à sa source.  Les sources du pouvoir ont été présentées par Max Weber et reprises  par des sociologues à sa suite comme Eugène Enriquez dans son livre : la clinique du pouvoir, les figures du Maître[2] dans lequel, il définit et distingue  un pouvoir charismatique, bureaucratique, coopératif, technocratique, puis stratégique. Sans une autorité représentante de l’État sous la forme d’institutions dont les membres ont été élus, pouvons-nous être compétents pour diriger les affaires publiques concernant l’ensemble de la société ? Difficile de l’affirmer dans cette période où le lien social se délite au profit de l’individualisme et de la compétition, même si on voit un sursaut d’une partie de la société civile décidée à prendre les affaires locales au sérieux, et à s’en occuper car le réchauffement climatique et les catastrophes annoncées ébranlent les consciences.

Roland Gori[3] définit notre société, dans son livre, l’homme ingouvernable, comme une société où n’existe pas la reconnaissance de la dette vis à vis des générations antérieures et où la parole ne tient plus comme engagement. Selon lui, la rationalité instrumentale[4] et la fonction gestionnaire priment sur les choix décisionnaires.

La multiplication des informations en flux continu      sans l’apport d’analyses, a rendu plus aléatoire la compréhension des mécanismes qui nous gouvernent. Bien sûr, il existe des émissions de radio ou de télévision dans les pays démocratiques où l’analyse est privilégiée, cependant dans une culture mondialisée où la concurrence des médias joue à fond pour se maintenir sur le marché, l’urgence du scoop pour vendre est de mise. Ce facteur oriente l’opinion  des sociétés civiles et influence l’action des gouvernements. Les instituts de sondages, avec des questions peu souvent formulées de façon rigoureuse, achèvent ce processus. La civilisation de l’image englobe la présentation des hommes politiques sans préserver leur vie privée confondue avec leur vie publique.

Il peut y avoir aussi en France, aux extrémités de l’échiquier politique, des personnes[5] qui sous prétexte de leur fonction comme représentants élus, se servent de cet argument politique pour dénoncer l’autorité de la loi et parlent d’une police politique ou d’une justice aux ordres. L’image instantanée des écrans leur permet de théâtraliser leur discours.

Dans une société d’individus où le droit de chacun devient prévalent, il peut exister autant de groupes  d’intérêt que d’opinions différentes.

Comment faire alors pour maintenir une unité dans les gouvernements démocratiques et rassembler autour des décisions prises par les pouvoirs ?

Enfin, comment gouverner dans une société mondialisée où la politique est transformée par une gestion à court terme dans l’optique d’une réélection ? Or tout changement vers une amélioration pour le plus grand nombre, demande du temps et de la réflexion. Il y a toujours un décalage entre les effets d’une politique et l’attente de résultats immédiats par les citoyens.

Ceux qui choisissent ce métier aiment occuper la place du pouvoir mais ont aussi des convictions à défendre. Comment faire en sorte qu’ils ne confondent pas cette place avec leur jouissance personnelle ?

Ces phénomènes traversent en effet tous les régimes démocratiques.

 

Pour la philosophie grecque, le politique est le gouvernement de la cité. Athènes avait privilégié le vote par tirage au sort pour les choix courants de la vie quotidienne et réservé les décisions importantes de justice et de guerre ou de paix à des experts. Mais les esclaves, les étrangers, les femmes étaient exclues du gouvernement.

 

Le politique est ce qui nous différencie de l’animalité. Elle implique des choix dans les prises de décisions, qui définissent les sociétés humaines pour ce qu’elles sont et veulent être. Ces orientations passent par l’exercice d’un pouvoir institutionnalisé, un pouvoir représentatif, où le vote lors d’élections au suffrage universel est la norme dans les démocraties. Les conflits inhérents aux démocraties portent sur les choix engageant la vie du pays.

Rappelons à ce moment de notre réflexion, comment Castoriadis[6] définit la démocratie, comme un régime qui s’auto institue explicitement de manière permanente. Un régime de l’autonomie, par opposition à l’hétéronomie de l’ancien régime en occident monarchique. L’autonomie en démocratie se définit par une autolimitation dictée par les lois que la société se donne car aucune transcendance ne la limite. Cependant il écrit en 1996 que nous sommes dans une crise de l’autoreprésentation de la société, ce qui entraîne un retrait de la participation au politique. Pour comprendre les contestations actuelles de la  société civile en occident ainsi que les tentatives démocratiques dans les sociétés arabes du Moyen orient, il faut tenir compte de l’orientation historique[7], des transformations économiques dues à la mondialisation ainsi que de la diffusion rapide et l’utilisation planétaire de la technologie numérique.

Cependant le politique, n’arrive plus à prendre en compte une dimension essentielle de l’identité collective, la projection vers l’avenir. L’idée de progrès n’a plus sa capacité d’organisation imaginaire.

 

 



[1]Analyse avec fin, analyse sans fin (1937)

 

[2] Eugène Enriquez. 2006 Érès

                         

[3] Psychanalyste et créateur de l’Appel des appels

                                         

[4]  Au sens de Max Weber

                                       

[5] M. Le Pen et JL Mélenchon. Automne 2018

               

[6] Castoriadis 1922-1997, philosophe et psychanalyste, fuit la Grèce des colonels et s’installe en France en 1947. Il fonde avec Claude Lefort : Socialisme ou Barbarie. Il a notamment étudié les formes de l’imaginaire social.

[7] Terme utilisé par M. Gauchet, philosophe, pour désigner la direction donnée par l’histoire. La condition historique. Stock. 2003

RENCONTRES

PRÉFACE 

de Martial Maynadier

Directeur de la Collection le Parc

 

 

Danièle Weiss après «En Chemins », livre autobiographique, présentant un parcours de vie, d’expérience professionnelle et de voyages, nous invite en ce second livre publié dans la Collection Le Parc, à un parcours d’écritures cette fois fictionnel, et constitué de «rencontres ».

Les grandes figures masculines de la littérature évoquant les relations amoureuses hommes femmes,  sont d’abord invitées, à l’initiative de Casanova qui les reçoit à Venise, tandis que dans un salon parisien, se tient une autre rencontre celle de leurs partenaires (et parfois adversaires)  féminines… Un double colloque amoureux, explore les situations relationnelles entre les sexes et la difficulté d’être deux.

«Les mémoires » d’un tapis, rappelant «le Sopha » de Crébillon, proposent de façon humoristique,  mais «concrète » et plus à ras du sol, une galerie des figures imposées et libres de la relation contemporaine homme femme, en leurs conversations et préludes aux ébats.

Après une pause poétique évoquant des «Peau aime de Nostalgie » l’auteur nous propose  dans «Détours » puis  « Fabula » une série de textes courts aux thématiques en apparences très diverses. A partir de la figure emblématique du manque, qui sépare Orphée d’Eurydice, il semble pourtant que tous les personnages hommes et femmes de ces récits s’égarent dans un monde de la perte ou de l’échec, peinant à retrouver chemin d’épanouissement de vie.

Les «chroniques de la vie ordinaire » qui viennent ensuite constituent un nouveau retour au concret quotidien, qui n’entremêle pas moins de fictions narratives  souvent porteuses également de déceptions ou d’incompréhension.

Le dernier ensemble de récits, présenté sous le titre d’ « Itinérances », nous entraîne cette fois sous le signe de Borgès, dans un voyage, mi-réel mi-fantastique, dans les grandes capitales européennes, guidé par les Muses.

L’ensemble du recueil se présente comme une sorte de «fugue et variations » sur le thème de la rencontre, qui n’est peut-être au final qu’une quête de l’illusion, parfois partagée.

Mais de même qu’il faut imaginer Sisyphe heureux, le bonheur d’écriture accompagne toujours le lecteur s’engageant dans le voyage du livre.

 


 

EN CHEMINS Une femme se raconte.. des années 1940 aux années 2010

 

 

 

 

Au Commencement…

 

L’écriture de ce récit s’est imposée lors d’un déménagement

Déménagement à l’intérieur des murs.

Déménagement sans changer d’adresse.

La chambre à la place de la cuisine, le bureau dans la salle de bains…

Autre repère  d’un mode d’habiter.

Retour sur l’histoire.

Déplacer des livres, des albums photos,

Découvrir  des « oubliés ».

Ranger autrement la vaisselle héritée

Fouiller dans les armoires, les tiroirs,

« Poubelliser », jeter l’inutilité.

 

Restructurer, ramasser,

Abattre les murs

 

Ne pas être absorber dans l’actualité du présent,

et son abondance d’informations,

Revenir à la chronologie d’un passé traversé.

Récit  d’une histoire personnelle sur fonds d’histoire collective.

 

Pour vaincre l’oubli pris dans la tourmente de la rapidité,

Tenter de faire un lien entre passé et présent pour un avenir ignoré.

Écrire pour tracer.

 

 

 Pré-ambule

 

 Plusieurs appartements sont en travaux dans l’immeuble où je vis. Pour éviter les désagréments du bruit, je m’exile un temps. De retour, j’entreprends de restaurer à mon tour l’espace de « mon chez moi. »

En rangeant des livres dans des caisses, en regardant  l’album de famille ou des photos de voyage, je revisite des moments de mon histoire depuis la naissance. Je décide alors d’en rendre compte dans une écriture, dont l’essentiel se focalise sur l’enfance, puis sur mes activités d’adulte en faisant référence autant que possible à l’histoire sociopolitique. Une sorte d’arpentage du temps et de l’espace avec ses disparitions et ses rencontres. Certaines rencontres  amicales ou amoureuses, pourtant importantes, ne sont pas mentionnées. Elles ne sont pas apparues au fil de l’écriture.

Habiter Paris, la capitale, comme lieu fixe d’habitation n’est pas anodin. Paris, lieu des grands musées et bibliothèques, lieu de centralisation culturelle. Paris : un brassage de population, un lieu de la multitude. Dans les arrondissements du Nord : toutes les origines se côtoient, mais se rencontrent peu. On reste partout entre soi. On échange avec les personnes de sa classe sociale et culturelle, qui si possible, partagent les mêmes goûts, les mêmes opinions. Sur la rive gauche, habitent plus spécialement ceux que l’on désigne encore par la classe « bourgeoise ».

 Les ponts font la jonction entre les deux rives. Chacun raconte un moment de l’histoire : Pont d’Arcole, Pont d’Austerlitz… ou une forme d’architecture : le Pont des Arts. Celui-ci, élégant et léger voit sa balustrade s’écrouler sous le poids des « cadenas », représentant les serments des amoureux. Amour a besoin de se dire pour exister.

 Dans la rencontre avec un autre, ailleurs que « chez soi », dans un voyage,  il y a le surgissement de l’imprévu, l’étonnement,  au détour du chemin.

La maison, le chez-soi, on la vit comme une enveloppe corporelle, voir psychique. La maison sécurise ou emprisonne. Les habitudes sont contraignantes. L’ailleurs  a un parfum d’exotisme, de renouveau. Changer de peau. Ce qui ne change rien pour  Aragon : « Changer de lit, changer de corps, à quoi bon puisque c’est moi-même qui me retrouve dans les bras inconnus des filles où j’ai cru trouver un pays ! »

 Le déplacement nous met en fragilité, en instabilité, en perte de maîtrise, en demande…

Quand on ne comprend pas la langue : On est comme un bébé. On est dans l’effort d’articuler un langage, des mots entendus avec un accent souvent déformé.

La mobilité du corps dans l’espace est propice à une vision différente. La pensée se renouvelle par des objets inconnus et la curiosité de les découvrir.

 C’est la rupture avec le quotidien routinier. Un ravissement des yeux pour l’étrangeté.  « L’ Etranger » pourtant parfois si mal vécu chez soi.

 De nos jours, la perception de la vie âpre et nue nous touche. Nous détournons le regard de  la misère qui s’étale sous nos yeux. Dans le voyage, la pauvreté est dite exotique. Nous la fixons sur nos écrans de prise de vue numérique. .. Nous sommes devenus des touristes bichonnés par les agences de voyage. Nous circulons avec d’autres qui nous ressemblent, à condition d’en payer le prix. Confortablement assis dans un bus climatisé, les  regards se promènent, en  spectateurs d ‘un film en train de dérouler.

 

La marche solitaire apporte toute autre chose.

Rousseau écrit dans les promenades d’un rêveur solitaire : La marche a quelque chose qui avive mes idées. Je ne puis presque penser quand je reste en place. Il faut que mon corps soit en branle pour y mettre mon esprit. La vue de la campagne, le grand air…l’éloignement de tout ce qui me fait sentir ma dépendance, tout ce qui me rappelle à ma situation, tout cela me donne une plus grande audace de penser…

Dans la marche, il ne s’agit plus de perdre son temps mais de prendre son temps.  À l’heure de l’avion super sonique, la route à pied ou  le voyage en cargo sont  une alternative recherchée par les amoureux de la lenteur.

David Le Breton, anthropologue, dans L’éloge de la marche, évoque la difficulté de se confronter au choix du chemin à prendre  au carrefour sans savoir s’il est pertinent : Le carrefour n’est pas seulement la croisée des chemins menant vers des directions différentes, il implique parfois un choix d’existence. Mais il y a aussi la nostalgie de la route délaissée dont on ne sait si elle ne menait pas à une vérité personnelle qui aurait pu modifier le cours de sa vie en le dirigeant sur une voie propice. Cette citation s’oppose à celle de Descartes, qui dans son exemple métaphorique du choix face au carrefour et au doute de la pensée, opte pour un sujet conscient et  volontaire sans éprouver de regret pour la direction prise.

 

L’Odyssée d’Homère, narre le voyage d’Ulysse, Roi d’Ithaque, qui ayant désobéi aux dieux et provoqué la colère de Poséidon, devra subir une série d’épreuves avant de retourner chez lui  au près de sa famille. Une épreuve initiatique pour devenir un homme accompli. 

Si certains écrivains ou penseurs font l’éloge du voyage, du départ de chez soi,  comme Montaigne, Stendhal, Nietzche, d’autres ne peuvent supporter l’exil du pays et du monde qu’ils ont connu comme Stephan Zweig qui, obligé de quitter l’Autriche à cause des Nazis, se suicide au Brésil en 1941.

Jean Philippe Toussaint dans son roman : La salle de Bains, oppose au mouvement, l’immobilité, pour atteindre la sérénité. «  Lorsque j’ai commencé à passer mes après-midi dans la salle de bain, je ne comptais pas m’y installer ; Non, je coulais là des heures agréables,  méditant dans la baignoire, parfois habillé, parfois nu…

Le même écrivain par la suite écrit ses romans, en voyage : La Sardaigne, Berlin, Tokyo…

 

Ecrire le passé au présent

 

La pensée est un voyage dans l’imaginaire qui, par l’écriture, fait un arrêt sur image.

Le travail de remémoration par le récit et l’écriture, fait référence  à d’autres  scènes sous jacentes, voilées ou énoncées par bribes, concernant le  passé  et ses événements.

L’image de l’instant passé surgit dans le présent. Elle me revient intacte, parfois rendue plus puissante par la contemplation d’une photo. Des photos, que j’ai jusqu’alors furtivement regardées dans l’album de famille, me paraissent maintenant signifiantes.

Le souvenir de la scène vécue accompagne et modèle  mon écriture. Des sensations éprouvés, mais oubliées, reviennent, se représentent et se présentent comme vécu la veille.

Ce retour  sur le passé repose aussi sur le fantasme de retrouver des instants de plénitude éphémère qui s’offrent parfois au tournant d’un chemin ou dans l’éblouissement d’une révélation.

L’accoutumance du regard dans la vie quotidienne du présent  prive de cet éblouissement.

L’écriture comme un voyage peut faire surgir cet imprévu, ce souvenir enfoui, ce détour, ce sentier mal repéré qui nous a permis de nous éloigner du confort de l’autoroute.

Il y a aussi des lapsus d’écriture qui m’ont fait sourire et que personne ne lira.

Un constat : les années de 1945 à 1980 se déroulent,  dans mon souvenirr, plus lentement que celles de 1980 jusqu’à  2015. Les changements technologiques, dû à l’essor du numérique, touche maintenant l’humanité entière. D’où la nécessité de revenir à son histoire ou à sa généalogie pour mieux se comprendre et se situer dans un présent omnipotent. Pourtant le regard sur les années 199O dans le domaine du travail social et des institutions révèle une certaine constance  des institutions dans la méconnaissance de ces problématiques.

Walter Benjamin dans le texte intitulé : Passages nous décrit des rues parisiennes, reliées par des passages, où peuvent se lire,  par la succession des travaux d’urbanisme ou d’art, les éléments du passé visibles dans le présent. La rouille s’effaçant sous la rénovation des bâtiments anciens.

L’écriture d’un récit de vie, est la tentative de rendre lisible le présent  par un retour au passé, tout en sachant que la vérité est toujours un mi- dire selon la formule de Lacan.

                                                                                           Danièle Weiss