RENCONTRES

PRÉFACE 

de Martial Maynadier

Directeur de la Collection le Parc

 

 

Danièle Weiss après «En Chemins », livre autobiographique, présentant un parcours de vie, d’expérience professionnelle et de voyages, nous invite en ce second livre publié dans la Collection Le Parc, à un parcours d’écritures cette fois fictionnel, et constitué de «rencontres ».

Les grandes figures masculines de la littérature évoquant les relations amoureuses hommes femmes,  sont d’abord invitées, à l’initiative de Casanova qui les reçoit à Venise, tandis que dans un salon parisien, se tient une autre rencontre celle de leurs partenaires (et parfois adversaires)  féminines… Un double colloque amoureux, explore les situations relationnelles entre les sexes et la difficulté d’être deux.

«Les mémoires » d’un tapis, rappelant «le Sopha » de Crébillon, proposent de façon humoristique,  mais «concrète » et plus à ras du sol, une galerie des figures imposées et libres de la relation contemporaine homme femme, en leurs conversations et préludes aux ébats.

Après une pause poétique évoquant des «Peau aime de Nostalgie » l’auteur nous propose  dans «Détours » puis  « Fabula » une série de textes courts aux thématiques en apparences très diverses. A partir de la figure emblématique du manque, qui sépare Orphée d’Eurydice, il semble pourtant que tous les personnages hommes et femmes de ces récits s’égarent dans un monde de la perte ou de l’échec, peinant à retrouver chemin d’épanouissement de vie.

Les «chroniques de la vie ordinaire » qui viennent ensuite constituent un nouveau retour au concret quotidien, qui n’entremêle pas moins de fictions narratives  souvent porteuses également de déceptions ou d’incompréhension.

Le dernier ensemble de récits, présenté sous le titre d’ « Itinérances », nous entraîne cette fois sous le signe de Borgès, dans un voyage, mi-réel mi-fantastique, dans les grandes capitales européennes, guidé par les Muses.

L’ensemble du recueil se présente comme une sorte de «fugue et variations » sur le thème de la rencontre, qui n’est peut-être au final qu’une quête de l’illusion, parfois partagée.

Mais de même qu’il faut imaginer Sisyphe heureux, le bonheur d’écriture accompagne toujours le lecteur s’engageant dans le voyage du livre.

 


 

EN CHEMINS Une femme se raconte.. des années 1940 aux années 2010

 

 

 

 

Au Commencement…

 

L’écriture de ce récit s’est imposée lors d’un déménagement

Déménagement à l’intérieur des murs.

Déménagement sans changer d’adresse.

La chambre à la place de la cuisine, le bureau dans la salle de bains…

Autre repère  d’un mode d’habiter.

Retour sur l’histoire.

Déplacer des livres, des albums photos,

Découvrir  des « oubliés ».

Ranger autrement la vaisselle héritée

Fouiller dans les armoires, les tiroirs,

« Poubelliser », jeter l’inutilité.

 

Restructurer, ramasser,

Abattre les murs

 

Ne pas être absorber dans l’actualité du présent,

et son abondance d’informations,

Revenir à la chronologie d’un passé traversé.

Récit  d’une histoire personnelle sur fonds d’histoire collective.

 

Pour vaincre l’oubli pris dans la tourmente de la rapidité,

Tenter de faire un lien entre passé et présent pour un avenir ignoré.

Écrire pour tracer.

 

 

 Pré-ambule

 

 Plusieurs appartements sont en travaux dans l’immeuble où je vis. Pour éviter les désagréments du bruit, je m’exile un temps. De retour, j’entreprends de restaurer à mon tour l’espace de « mon chez moi. »

En rangeant des livres dans des caisses, en regardant  l’album de famille ou des photos de voyage, je revisite des moments de mon histoire depuis la naissance. Je décide alors d’en rendre compte dans une écriture, dont l’essentiel se focalise sur l’enfance, puis sur mes activités d’adulte en faisant référence autant que possible à l’histoire sociopolitique. Une sorte d’arpentage du temps et de l’espace avec ses disparitions et ses rencontres. Certaines rencontres  amicales ou amoureuses, pourtant importantes, ne sont pas mentionnées. Elles ne sont pas apparues au fil de l’écriture.

Habiter Paris, la capitale, comme lieu fixe d’habitation n’est pas anodin. Paris, lieu des grands musées et bibliothèques, lieu de centralisation culturelle. Paris : un brassage de population, un lieu de la multitude. Dans les arrondissements du Nord : toutes les origines se côtoient, mais se rencontrent peu. On reste partout entre soi. On échange avec les personnes de sa classe sociale et culturelle, qui si possible, partagent les mêmes goûts, les mêmes opinions. Sur la rive gauche, habitent plus spécialement ceux que l’on désigne encore par la classe « bourgeoise ».

 Les ponts font la jonction entre les deux rives. Chacun raconte un moment de l’histoire : Pont d’Arcole, Pont d’Austerlitz… ou une forme d’architecture : le Pont des Arts. Celui-ci, élégant et léger voit sa balustrade s’écrouler sous le poids des « cadenas », représentant les serments des amoureux. Amour a besoin de se dire pour exister.

 Dans la rencontre avec un autre, ailleurs que « chez soi », dans un voyage,  il y a le surgissement de l’imprévu, l’étonnement,  au détour du chemin.

La maison, le chez-soi, on la vit comme une enveloppe corporelle, voir psychique. La maison sécurise ou emprisonne. Les habitudes sont contraignantes. L’ailleurs  a un parfum d’exotisme, de renouveau. Changer de peau. Ce qui ne change rien pour  Aragon : « Changer de lit, changer de corps, à quoi bon puisque c’est moi-même qui me retrouve dans les bras inconnus des filles où j’ai cru trouver un pays ! »

 Le déplacement nous met en fragilité, en instabilité, en perte de maîtrise, en demande…

Quand on ne comprend pas la langue : On est comme un bébé. On est dans l’effort d’articuler un langage, des mots entendus avec un accent souvent déformé.

La mobilité du corps dans l’espace est propice à une vision différente. La pensée se renouvelle par des objets inconnus et la curiosité de les découvrir.

 C’est la rupture avec le quotidien routinier. Un ravissement des yeux pour l’étrangeté.  « L’ Etranger » pourtant parfois si mal vécu chez soi.

 De nos jours, la perception de la vie âpre et nue nous touche. Nous détournons le regard de  la misère qui s’étale sous nos yeux. Dans le voyage, la pauvreté est dite exotique. Nous la fixons sur nos écrans de prise de vue numérique. .. Nous sommes devenus des touristes bichonnés par les agences de voyage. Nous circulons avec d’autres qui nous ressemblent, à condition d’en payer le prix. Confortablement assis dans un bus climatisé, les  regards se promènent, en  spectateurs d ‘un film en train de dérouler.

 

La marche solitaire apporte toute autre chose.

Rousseau écrit dans les promenades d’un rêveur solitaire : La marche a quelque chose qui avive mes idées. Je ne puis presque penser quand je reste en place. Il faut que mon corps soit en branle pour y mettre mon esprit. La vue de la campagne, le grand air…l’éloignement de tout ce qui me fait sentir ma dépendance, tout ce qui me rappelle à ma situation, tout cela me donne une plus grande audace de penser…

Dans la marche, il ne s’agit plus de perdre son temps mais de prendre son temps.  À l’heure de l’avion super sonique, la route à pied ou  le voyage en cargo sont  une alternative recherchée par les amoureux de la lenteur.

David Le Breton, anthropologue, dans L’éloge de la marche, évoque la difficulté de se confronter au choix du chemin à prendre  au carrefour sans savoir s’il est pertinent : Le carrefour n’est pas seulement la croisée des chemins menant vers des directions différentes, il implique parfois un choix d’existence. Mais il y a aussi la nostalgie de la route délaissée dont on ne sait si elle ne menait pas à une vérité personnelle qui aurait pu modifier le cours de sa vie en le dirigeant sur une voie propice. Cette citation s’oppose à celle de Descartes, qui dans son exemple métaphorique du choix face au carrefour et au doute de la pensée, opte pour un sujet conscient et  volontaire sans éprouver de regret pour la direction prise.

 

L’Odyssée d’Homère, narre le voyage d’Ulysse, Roi d’Ithaque, qui ayant désobéi aux dieux et provoqué la colère de Poséidon, devra subir une série d’épreuves avant de retourner chez lui  au près de sa famille. Une épreuve initiatique pour devenir un homme accompli. 

Si certains écrivains ou penseurs font l’éloge du voyage, du départ de chez soi,  comme Montaigne, Stendhal, Nietzche, d’autres ne peuvent supporter l’exil du pays et du monde qu’ils ont connu comme Stephan Zweig qui, obligé de quitter l’Autriche à cause des Nazis, se suicide au Brésil en 1941.

Jean Philippe Toussaint dans son roman : La salle de Bains, oppose au mouvement, l’immobilité, pour atteindre la sérénité. «  Lorsque j’ai commencé à passer mes après-midi dans la salle de bain, je ne comptais pas m’y installer ; Non, je coulais là des heures agréables,  méditant dans la baignoire, parfois habillé, parfois nu…

Le même écrivain par la suite écrit ses romans, en voyage : La Sardaigne, Berlin, Tokyo…

 

Ecrire le passé au présent

 

La pensée est un voyage dans l’imaginaire qui, par l’écriture, fait un arrêt sur image.

Le travail de remémoration par le récit et l’écriture, fait référence  à d’autres  scènes sous jacentes, voilées ou énoncées par bribes, concernant le  passé  et ses événements.

L’image de l’instant passé surgit dans le présent. Elle me revient intacte, parfois rendue plus puissante par la contemplation d’une photo. Des photos, que j’ai jusqu’alors furtivement regardées dans l’album de famille, me paraissent maintenant signifiantes.

Le souvenir de la scène vécue accompagne et modèle  mon écriture. Des sensations éprouvés, mais oubliées, reviennent, se représentent et se présentent comme vécu la veille.

Ce retour  sur le passé repose aussi sur le fantasme de retrouver des instants de plénitude éphémère qui s’offrent parfois au tournant d’un chemin ou dans l’éblouissement d’une révélation.

L’accoutumance du regard dans la vie quotidienne du présent  prive de cet éblouissement.

L’écriture comme un voyage peut faire surgir cet imprévu, ce souvenir enfoui, ce détour, ce sentier mal repéré qui nous a permis de nous éloigner du confort de l’autoroute.

Il y a aussi des lapsus d’écriture qui m’ont fait sourire et que personne ne lira.

Un constat : les années de 1945 à 1980 se déroulent,  dans mon souvenirr, plus lentement que celles de 1980 jusqu’à  2015. Les changements technologiques, dû à l’essor du numérique, touche maintenant l’humanité entière. D’où la nécessité de revenir à son histoire ou à sa généalogie pour mieux se comprendre et se situer dans un présent omnipotent. Pourtant le regard sur les années 199O dans le domaine du travail social et des institutions révèle une certaine constance  des institutions dans la méconnaissance de ces problématiques.

Walter Benjamin dans le texte intitulé : Passages nous décrit des rues parisiennes, reliées par des passages, où peuvent se lire,  par la succession des travaux d’urbanisme ou d’art, les éléments du passé visibles dans le présent. La rouille s’effaçant sous la rénovation des bâtiments anciens.

L’écriture d’un récit de vie, est la tentative de rendre lisible le présent  par un retour au passé, tout en sachant que la vérité est toujours un mi- dire selon la formule de Lacan.

                                                                                           Danièle Weiss