MARY VALETTE - IL NE FAUT PAS CROIRE TOUT CE QU'ON RACONTE

 

La vie, c'est long.

Il y a un moment où vous

 accumulez trop de souvenirs.

 Alors, vous ouvrez une trappe

 et les plus douloureux disparaissent.

 

Jean-Philippe Blondel

Un hiver à Paris



Avant-propos

 

Écrire pour moi c’est une pluie de cendres, un rocher sur lequel se reposer.

Écrire pour moi, c’est trouver le mot juste, juste pour moi.

Écrire pour moi, c’est oser se dire.

Écrire pour moi c’est cueillir un bouquet de mots que l’on offre en partage.

Voilà ce que j'écris en juillet 2014 lors de mon premier stage d'écriture. Ce désir d'écrire toujours présent a depuis été renforcé, nourri par l'expérience de l'écriture et l'apprentissage des différentes techniques et formes : fragments, dialogues, nouvelles, poésie. Les échanges que j'ai avec d'autres écrivains en herbe comme moi alimentent ce désir. La confiance est venue peu à peu et le projet d'écrire un livre, un récit, entier, de bout en bout, a germé et a pris corps à l'été 2019.

Mon récit est autobiographique. J'écris par touches, par fragments, une rétrospective de mon enfance, de mes premiers souvenirs conscients à la veille de mon adolescence. L'idée, revenir sur les pas d'une période cruciale et fondatrice de ma vie et la revisiter.

Que vais-je adopter pour mon récit le "je", le "tu" ou le "il ou elle" ? Le "il ou elle" me permettrait de prendre de la distance avec l'histoire, de ne pas me désigner, de rester dans l'ombre. Le "tu", plus familier, rapprocherait le narrateur au personnage principal en lui portant un regard amical. Dans un premier temps, je m'aventure dans le "tu" qui permet un certain recul et finalement, je choisis le "je" qui requiert plus d'authenticité. Ce qui me tient à cœur c'est de me situer au plus près de la vérité des faits et des émotions sans occulter toutefois que le temps et la mémoire peuvent les entacher d'interprétations trompeuses. Par simplicité, je conserve les lieux et les prénoms.

Pour qui, pour quoi ce récit ? Lever le voile sur mon histoire, livrer l'intimité de ma famille que je garde secrètement cachée soulève des peurs enfouies, des doutes. Oserai-je le faire lire à mes enfants, mon mari, mes amis ? Au moment où j’écrivais ce livre, je n'avais pas les réponses. J'en ai obtenu quelques-unes grâce à la relecture par mes amies écrivaines qui par leurs retours m'ont encouragée à publier.

Quand j'écris, ma main est guidée par la sincérité, la loyauté et l'authenticité, vertus fraternelles que je chéris.

 

 


 

 

1959, un été interminable

L’heure de la sieste, un été par jour de grand soleil, bêtes et hommes au repos dans la fraîcheur des pièces aux volets tirés.

J'ai quatre ans.

La pendule au salon martèle l’espace alangui, telle la mouche sur le ruban englué, je lutte et me débats pour ne pas sombrer dans l’oubli du sommeil.

La vie s’est retirée, la basse-cour s’est tue, la solitude m’envahit, l’éloignement de ma mère s’épanche telle une flaque rouge sang.

Tic-tac, tic-tac, tic-tac. L’angoisse m’étreint. Et si elle ne venait pas me chercher ?

Tic-tac, tic-tac, tic-tac. Mon âme vagabonde jusque vers elle ; elle est affairée, elle ne répond pas à mon appel.

Tic-tac, tic-tac, tic-tac. Un étau enserre mon cœur.

Tic-tac, tic-tac, tic-tac. Mes joues s’inondent.

Tic-tac, tic-tac, tic-tac. Je m'endors, la tête dans le creux du coude.

Tic-tac, tic-tac, tic-tac. Une journée de plus passée chez Suzanne, nourrice pour un été interminable.


 

1960, Vienne en Isère

J'habite un immeuble au 57 rue Victor Faugier ; il fait face à l'usine Vaganay qui produit des draps de laine. Le bruit des métiers à tisser mécaniques entraînés par des moteurs vrombissants résonne. Plusieurs usines textiles ainsi que deux fabriques de métiers à tisser se sont implantées tout au long de la rue en raison du passage en contrebas de la rivière la Gère. Quand je passe sur le pont Rabelais pour me rendre à l'école, je me hisse au-dessus du haut parapet et regarde, médusée, la rivière tantôt jaune, marron, rouge ou violette, tantôt irisée de couleurs mêlées au gré des teintures déversées ; une odeur de soufre et de colorant me pique la gorge et le nez.

La rue vit au rythme de l'activité des usines et des allées et venues de ses ouvriers. Dès cinq heures du matin ils arrivent, à pied pour la plupart, ou en vélo, ils sont silencieux. Ce n'est que lorsqu'ils mettent en route les machines que progressivement le bruit enfle, venant tirer de leur sommeil les habitants du quartier. Les fenêtres s'éclairent les unes après les autres, la journée commence. Depuis les quais s'élèvent des bruits sourds qui font                 vibrer l'air, les hommes s'apostrophent pour diriger les opérations de chargement ou déchargement des lourds rouleaux de draps, des pièces mécaniques et autres marchandises d'approvisionnement. Plus de cinq cents ouvriers travaillent et s'activent dans ces ateliers. Les week-ends et le mois d'août, l'usine se vide et le silence des machines résonne. J'aime ma rue ; elle est très commerçante : deux boulangeries, deux boucheries, une boucherie chevaline, une charcuterie, une laiterie, deux épiceries, un primeur, une droguerie, un bureau de tabac et une presse, un cordonnier et quelques artisans qui ont leur atelier et leur dépôt : plombier, électricien, garagiste. Un bar et un porte-pots, qui fait commerce de vins au comptoir et en vrac sont ouverts dès l'aube jusque tard le soir bien après la sortie des usines. Un sas de décompression et un lieu de débats où se côtoient ouvriers, employés et commerçants réunis autour d'un pot de vin ou d'une partie de cartes. Les échanges sont animés autour du comptoir, tout y passe, politique, actualités sport, syndicalisme, vie locale. La guerre d'Algérie soulève bien des débats et des controverses naissent à l'évocation des combats et des attentats meurtriers.

Au fil des jours, s'égrènent les heures jusqu'au soir tombé. Je suis une petite fille qui s'ennuie, j'observe les mouvements de la rue : les livraisons, les entrées et les sorties des ouvriers, les allées et venues des écoliers, le va-et-vient des ménagères jusqu'à la fermeture tardive des commerces. Mon imagination galope.