PEIGNER LA GIRAFE d' Adrienne Garnier

Ces scènes de comptoir ont été sorties de leur sommeil par Michelle Chevalier et Martial Maynadier. Elles étaient dans un tiroir depuis 30 ans. Ce sont de fidèles photographies de ce qui se passait dans les années 90 au fond d'un café de campagne, en Normandie.

Je remercie la vaillante équipe qui m'a aidée pour la réalisation de "Peigner la girafe" : Michelle Chevalier, Martial Maynadier, Michelle et Marianne Garnier.

Adrienne

 

 

Extrait

PEIGNER LA GIRAFE

 

Michel et un ami arrivent passablement éméchés. 

Fred aide Anna au bar.

[Michel] : Un double pastis, s’il vous plaît la patronne.

(Fred discute avec eux tandis qu’Anna s’occupe dans la salle. Elle vient jeter un coup d’œil de temps en temps. Elle fait signe à Fred de ne plus les servir. Michel surprend sa mimique dans la glace).

[Michel] : Je vous ai vue, la patronne !

[La patronne] : Et alors ? Je dis qu’il ne faut plus vous donner à boire !

[Michel] : Et pourquoi ? (Il se détourne, tenant son verre en tremblant, le pastis dégouline par terre).

[La patronne] : Parce que ça suffit comme cela.

[Michel] : Je paye, non ?

[La patronne] : Et alors ? Tiens, mangez quelques cacahuètes. (Il plonge deux doigts dans le bol, en sort victorieusement une, la tient aux yeux de tous comme si c’était une chose extraordinaire. Il n’arrive pas à la mettre dans sa bouche. Anna écrase les orteils de Fred en espérant qu’il va comprendre de ne plus entretenir la conversation.)

[Fred] : Ah oui, vous parliez de péniche ; c’est sympa une péniche, ça mesure combien une péniche ?

[Michel] : 30 ou 40 mètres.

[Fred] : Et en plus, on peut faire deux niveaux. Dans la cale, c’est immense. On peut faire un tas de choses dans une péniche, une boîte de nuit, un hôtel…

[Anna dans une grimace] : Un élevage de rats !

(Michel bien cramponné au bar, écarquille des yeux pour les garder bien ouverts).

[Michel] : La patronne, j’ai dormi ici deux mois du temps de madame Léhon.

[La patronne] : Et alors ?

[Michel] : Alors, c’est pour dire…

[La patronne] : Pour dire quoi ?

[Michel] : Que j’ai couché avec cette femme-là.

[La patronne] : Grand bien vous fasse !

[Michel] : J’ai couché avec une femme de 52 ans.

[La patronne] : Dépêchez-vous de finir votre verre, on ferme.

[Michel] : Mais j’ai tout mon temps !

[La patronne] : (à Fred) File à la cuisine, je m’occupe de ma monnaie.

(Il ne file pas à la cuisine. … Mais les deux hommes finissent par s’en aller.)

[La patronne] : Je te jure qu’avec moi, ces deux ivrognes seraient partis depuis longtemps !

[Fred] : On avait le temps, on a peigné la girafe !

***


DITES-LUI…

 

20 heures, un soir de juillet

Dans un rugissement qui s’apaise, une voiture de course immatriculée à l’étranger pénètre dans la cour. Un individu en sort, un peu harnaché, et vient s’asseoir à la terrasse. Anna lui sert le rafraîchissement qu’il demande. En conversation avec son client, elle voit arriver le maçon, torse nu, le visage congestionné, à bicyclette. Il la pose contre le mur et se dirige, plutôt ivre, en tanguant, la tête inclinée en avant, l’œil mauvais, vers la patronne. Il montre du doigt la Lotus :

« C’est à qui ce machin ?

-   À ce monsieur.

-   Dites-lui, à ce monsieur, que je ne veux plus qu’il passe avec cet engin devant chez moi. À chaque fois c’est pareil. Ce soir, il a failli tuer mon chien, ma petite fille et ma belle-mère.

Anna sait tout le cas qu’il fait habituellement de sa belle-mère.

-   Monsieur, ça fait beaucoup de monde en effet. Même quand il roule lentement, surtout quand il rétrograde, ça fait encore plus de bruit.

-   Quand il rétrograde ! Dites-lui que si nous n’étions pas en territoire privé, je lui casserais la figure.

-   Je pense qu’il vous entend, il entend à peu près le français.

-   Pendant ce temps, l’étranger regarde au fond de son verre d’orangeade, complètement ahuri.

-   Dites-lui qu’il ne vienne plus dans le village avec ça. (Il montre le véhicule d’un air menaçant.)

-   Calmez-vous, Monsieur Poissant !

-   Dites-lui qu’il vienne dans la rue, si c’est un homme, nous allons nous expliquer.

-   Il me semble que pour la limitation de vitesse, et de rouler en état d’ivresse, vous n’avez pas tellement à vous vanter… Les amendes, les retraits de permis…

-   Dites-lui…

L’étranger s’écrase toujours. Le maçon ivre de colère saisit sa monture et tant bien que mal s’y installe. On l’entend dans la rue :

-   Ces étrangers, ces émigrés, tous des assassins… sur notre terre de France ! »

***


LE BÂTARD

 

« Je viens d’apprendre une nouvelle qui m’a complètement perturbé.

(Sa bouche se crispe, se tord, fait la moue comme s’il allait pleurer. Sa mère est à l’hôpital. Anna imagine qu’elle est au plus mal.)

-   Vous ne me croirez pas, je viens d’apprendre que je suis un bâtard.

-   Quoi ?

-   Oui, je suis un bâtard.

-   Et c’est cette nouvelle qui vous met dans cet état ?

-   C’est grave.

-   Et qui vous a raconté cela, votre mère ?

-   Non, des gens, trois ou quatre personnes.

-   Vous pensez qu’ils disent vrai, et pourquoi les croyez-vous d’abord ?

-   En tous les cas, quand ma mère sera sortie de l’hôpital, quand elle sera un peu mieux, je lui poserai la question. On verra bien. Dans ses yeux, je verrai si elle ment. Je vous assure que je suis ébranlé, c’est une question d’honneur, vous pouvez comprendre cela ?

Anna lui avance une bière. Il en boit longuement, il reste un peu de mousse à la commissure de ses lèvres. Il en a absorbé quelques autres avant de venir, cela se sent. Il y a quelque chose d’indéfinissable dans sa personne. Il n’est pas ivre.

-   Enfin, votre mère vous a élevé, votre père a passé sa vie près de votre mère, vous n’êtes pas juge.

-   Tout le monde a toujours dit que je ne ressemble à personne de la famille. Ils me regardent avec des drôles d’air…

-   Peut-être que vous ressemblez à votre arrière-grand-mère ou à un vieil oncle, vous êtes vous-même.

-   J’en aurai le cœur net.

-   Mais qu’est-ce que ça changerait pour vous ? Vous êtes en train de vous poser des questions comme si vous aviez dix ans, vous avez quel âge ? Quarante-cinq balais ? Et vous avez des états d’âme parce qu’un imbécile vous a dit que vous êtes un bâtard !

-   Vous ne pouvez pas comprendre, c’est une histoire d’honnêteté. Votre mari ne vous a jamais trompée ?

-   Je ne sais pas. Il s’agit de votre mère qui a quatre-vingts ans, non pas de votre femme. Votre père est dans le cimetière, là, en face…vous voulez vous faire le champion de la fidélité ? Mais vous-même ? Il me semble que l’année dernière…

-   Oh, un soir de verglas… Je m’en souviens encore…

-   Vous en êtes sûr ?

-   Vous êtes la seule femme que j’ai eue, avec ma femme…

-   Si mes souvenirs à moi sont bons, vous avez eu une première femme, ensuite une seconde… Et toutes les autres ; mais moi, vous ne m’avez jamais eue. Je pense que vous n’êtes pas très bien placé pour parler de cette soirée. Vous étiez passablement bourré ! Ce n’est pas faute d’avoir essayé !  Ah ça ! Je me demande encore comment vous avez réussi à partir sans faire de dégâts. Lorsque vous êtes revenu le lendemain matin, vous vouliez vous rendre compte, voir si j’étais encore vivante ?

-   Je peux revenir cet après-midi ? Vous êtes la seule personne avec qui on peut parler dans le coin et vous savez les sentiments que j’ai pour vous.

-   Vous appelez sentiments le fait de m’avoir presque violée ? Écoutez, Jean-Marie, nous n’avons rien de commun. Il faut que vous en terminiez avec les fantasmagories me concernant, d’accord ?

-   Oh, je vois, vous n’êtes pas de bonne humeur ; qu’est-ce qui ne va pas ?

-   Il y a vous et vos histoires, et puis mon sapin de Noël a pris la poudre d’escampette avec ses guirlandes et son nœud-nœud…

-   Je vous l’ai dit, vous ne devriez pas rester seule ici ! »

***