L'Evadée, un recueil de Claire Martial

Avant-propos

17 mars 2020, premier jour de la période de confinement dû à la pandémie Covid 19, un changement de vie s'opère pour chacun de nous.  11 mai 2020, fin du confinement.

En ligne, Hélène Marach, écrivaine, peintre et amie, m’envoie dès le premier jour une proposition d’écriture. Animée par le désir d'écrire et une surprenante nécessité d’évasion, je rédige un premier texte. Ainsi débute mon aventure quotidienne d’écrivaine lors de cette période inédite. Elle remplit quasiment ma journée, gouverne mon inspiration, planifie mon emploi du temps, elle devient ma souveraine. De mon plein gré, un crayon à la main, devant ma feuille blanche chaque matin, cinquante-cinq jours durant, j’écris, orientée par les consignes d’Hélène. Le premier jet sur papier, puis sur l'ordinateur. Il s’agit de fragments de textes, de poèmes, de courtes nouvelles.                               

Je traverse divers états d'âme lors de cette aventure : la joie, l’enthousiasme, l’audace, la mélancolie, le doute, l'étonnement, l'apaisement et le plaisir !

En ligne, se constitue au fil des jours un groupe de douze écrivains bien nommés " Les Évadés ", reliés par un commun désir d'écrire. Chaque soir Hélène nous envoie la compilation des textes réalisés par les Évadés du jour.

Ce temps de création littéraire donne un objectif quotidien dans ma vie de confinée, permettant de surmonter le sentiment d'isolement et d’éloigner l'ennui. Ainsi jour après jour, je me sens en lien, libre, j’écris. Une rencontre avec moi-même, le monde et les autres. Je joue avec la lumière des mots, la mécanique des phrases s'anime et donne souffle à mes manuscrits, les mots veillent sur moi. La diversité des propositions distillées par notre chef d’orchestre offre un réel contrepoint à la monotonie de l’enfermement. La bienveillance et la créativité de la tribu des Évadés favorisent une production féconde.

Tout cela marque un tournant dans ma pratique d'écrivaine et m’amène tout naturellement à l’élaboration d’un recueil. Se côtoient dans ce livre cinquante-cinq écrits différents, récits de vie personnelle, évocation de souvenirs, contes et légendes, poèmes, tous composés lors d’une période bien singulière de ma vie. Une expérience unique.

 

EXTRAIT:

Une traversée en solitaire

19 mars

  Dans la plaine de Saône est planté le village de mes ancêtres maternels. Tous sont nés là et y vivent depuis des siècles. La Saône généreuse est leur patrimoine et leur mémoire. Elle nourrit leur prairie, abreuve leurs vaches laitières, transporte gens et marchandises. Elle fait le bonheur des pêcheurs, ses berges accueillent oiseaux et bêtes d’eau, les noyés disparaissent en ses eaux sombres. Ses ponts demeurent des passerelles entre les deux contrées ennemies : l'Ain et la Saône-et-Loire. Je suis née de ces ventres jaunes comme se nomment les bressans. Le maïs, le blé, le colza, l’osier, le foin, le raisin, les carottes, les courges, les asperges, tout pousse généreusement sur cette terre de limon. Dans les cours de fermes, les volailles prêtes à être plumées puis vendues au marché local se gavent de tous ces grains d’or et piaillent au chant du coq. 

Ce dimanche d'août, j'approche de mes quatorze ans, mes frères et sœurs et moi persuadons nos parents de passer l’après-midi au bord de l’eau, en prairie, la prairie de Saône, au lieu-dit Uchizy. D’immenses troupeaux de vaches paissent depuis toujours sur cette prairie communale, gardés par des bergers légendaires, héros saisonniers souvent assoiffés. Nous jouons au pré, un semblant de plage sablonneuse près de la rivière. Je décide de tenter seule, du haut de mes quatorze ans, la traversée de la rivière, sans avertir quiconque. Grand-mère, grand-père, mère, père, aucun d’eux ne sait nager, je le sais. L’eau leur a toujours fait peur, sa profondeur, sa couleur, ses malheurs. Nageuse débutante, adolescente affirmée, je brave mes scrupules et la crainte possible de mes ancêtres. Personne ne pourrait me retenir ! Je me lance, en silence. Je nage la brasse, lentement, méthodiquement. Concentrée sur mes mouvements, j’essaie de ne pas me sentir attirée par les herbes du fond et les feuillus qui me frôlent le ventre. Je ne regarde rien en dessous de moi, je vais de l’avant, assurément. Je me sens sirène et quelque peu pionnière, native d’une famille de non-nageurs. Cela me donne une force de propulsion incroyable, heureusement ! Je ne regarde pas non plus derrière moi. Je fais fi de mes aïeux transis, figés sur la rive droite, les yeux rivés à la surface de l’eau. Ils s'installent dans le silence, un silence de mort.  Impuissants spectateurs, la scène leur est insupportable. Le courant se fait sentir au cœur de la rivière. Pas de tourbillons, mais du courant quand même. Cela oblige à nager en crabe, un peu déportée à chaque brasse. Je résiste. Je me recale à chaque avancée. Je biaise. La lumière est crue. En ligne de mire, la rive gauche accroche mon regard avec gourmandise. Je l’atteins sans précipitation, sans difficulté non plus. Inconsciente des risques encourus, je suis satisfaite, je m’accomplis.

Je me ressens différente sur l’autre rive. En quelques brasses, je viens de grandir, de m'affranchir de mes peurs et de celles de mes proches. Renforcée dans l’estime de mes capacités physiques, je me sens autre. La traversée m’a-t-elle parue longue, dangereuse, difficile, je ne l’avouerai jamais. À mon retour, (par le pont), rien n'a pu étancher les larmes de peur de ma grand-mère, elle était inconsolable, je la comprends maintenant, étant moi-même devenue grand-mère !