FRANCK PALLAS - DEEP GREEN : La Tour

 

 

 

Préface de Martial Maynadier

Directeur de la Collection le Parc

 

Un roman de Science-Fiction, ou d’anticipation, peut s’interpréter de  différentes façons. On peut le considérer comme un avertissement des dérives de notre monde actuel et une projection de ce qui pourrait bien advenir, dans un avenir plus ou moins proche pour notre humanité menacée.  On  peut aussi le lire comme une peinture excessive, déformée, mais révélatrice, une sorte de métaphore caricaturale de ce qu’est déjà notre monde sur la planète Terre.  On peut enfin prendre plaisir, sans se prendre la tête, à une aventure proche du conte et de la fantasy en s’identifiant au personnage principal dans sa quête et son odyssée, qui somme toute nous ramène de ce point de vue à un passé mythique et fait de l’auteur un héritier lointain du grand  Homère et des voyages d’Ulysse.  Le livre de Franck Pallas permet toutes ces approches, au gré des choix du lecteur.

La grande force du livre est sa crédibilité. On croit à ce monde, on vit avec les personnages, on s’attache à leur sort, on s’interroge avec eux sur l’issue de la quête et la résolution du mystère. Une invention constante et dynamique nous projette d’instant en instant vers des aventures qui se renouvellent et ne cessent de nous surprendre. Plus le livre avance et plus le suspense s’intensifie. Nous découvrons peu à peu avec le narrateur, une explication à toutes les étrangetés de l’univers dans lequel il est prisonnier et une voie vers la libération qui va de pair avec la compréhension de l’énigme.

Un grand livre, qui passionne de bout en bout son lecteur, et lui donne la sensation de vivre un rêve quasi-cinématographique, dans lequel il s’identifie au héros. 

Un livre et un auteur à découvrir, à lire, à relire, et à recommander.

 

Secteur beige, niveau 6

 

Une journée ordinaire, c'est-à-dire plutôt ennuyeuse. Le réveil sonna comme la première mauvaise nouvelle et je le fis taire d'un geste qui se voulait rageur. Manqué : il alla valdinguer hors de portée, égrenant son piaillement insupportable. Au prix d'une extension surhumaine, je le réduisis au silence. Puis, tant bien que mal, la partie supérieure de mon corps réintégra le matelas. Cet effort m'avait coûté toute mon énergie.

Machinalement je tâtai l'autre côté du lit mais ma main ne rencontra que les draps. Vide, comme depuis quinze jours. Mona était partie. Ce constat m'arracha un grognement d'indifférence. Je me disais qu'il faudrait que j'aille lui parler. Ou pas.

Après une toilette sommaire, j'étais dehors. La lumière était établie depuis une bonne heure déjà. Je levai la tête vers la voûte, une soixantaine de mètres plus haut. Elle diffusait la pâle clarté des heures matinales. Les gens sortaient de chez eux, sans se presser, et je me joignis au flot silencieux. J'avais à peine cinq cents mètres à parcourir jusqu'à mon lieu de travail.

Le bâtiment cubique m'attendait, comme tous les matins cinq jours sur sept. Je passai ma carte d'identité sur la borne dans le hall d'entrée. Celle-ci eut la bonté de m'informer que Timor Vargas avait pointé à 8h48. C'était trois minutes plus tard que d'habitude. Je mis ça sur le compte du réveil. Mais tant pis, je pousserais donc jusqu'à 17h33 ce soir.

Dans mon bureau, mes deux collègues me saluèrent. Cependant, je remarquai à un demi-haussement de sourcil qu'elles s'étonnaient de mon retard. Elles ne souriaient pas. Cette précision n'est pas vraiment un scoop car je ne me souvenais pas de les avoir vu sourire le matin depuis... longtemps. Ah si ! Environ quatre mois auparavant, l'une d'elles avait arboré un visage radieux. Pour le coup c'était moi qui avais levé un demi-sourcil : c'était inconvenant de troubler ainsi notre morosité. En fait elle nous avait annoncé qu'elle allait peut-être changer de service. Mais finalement ça n'avait pas été possible.

Toutefois il y avait ce matin une vraie cause de tracas. Le seul ordinateur du bureau refusait de démarrer. Il bourdonnait et soufflait sans discontinuer, l'écran affichant obstinément un bleu foncé uni. Je m'attendais à le voir rougir et guettais l'apparition de gouttes de sueur mais il semblait avoir l'effort moins... organique que nous. Je fis part de cette réflexion à mes collègues, ne récoltant qu'une œillade torve en retour.

Ce qui était sûr, c'est que nous n'aurions pas d'autre poste avant plusieurs mois. Celui-ci partirait vraisemblablement en réparation, ce qui prendrait plus de temps encore. Tant pis, on se passerait du logiciel de gestion des stocks. De toute façon, tout existait en double sur papier. Je sortis mes cahiers et les étalai devant moi. À longueur de pages, ils étaient couverts de mon écriture. Six colonnes à chaque fois : Fournitures, Quantité, Expéditeur, Date d'arrivée, Destinataire, Date de départ. D'ici une demi-heure, les premiers bordereaux arriveraient. Il me faudrait reporter les informations dans les cases correspondantes.

Le service dans lequel je travaillais s'occupait de tout ce qui concernait la production agricole. J'avais la tête pleine de boisseaux de lin, de quintaux de blés, de tonnes de choux-fleurs. Jusque dans mes rêves où je voyais défiler des containers de colza bien tassé, sous forme de lignes chiffrées à n'en plus finir.

Quand on y réfléchissait, les quantités produites étaient effarantes et le circuit très complexe. Tout était rôdé, millimétré. Les huit niveaux du secteur beige étaient dédiés à l'administration de la Tour. Moi je ne m'occupais que d'un petit bout de la chaîne : les immenses centres de stockage situés aux niveaux inférieurs. C'était là qu'affluaient les denrées avant d'être expédiées pour transformation vers différents sites d'industrie agroalimentaire.

Attention cependant, je ne faisais pas que de la saisie. Je dressais des tableaux de bord par types de produits, par centres, par périodes. Les gens se doutent-ils que le volume des échanges est statistiquement supérieur le jeudi sur les dix dernières années ? D'environ 2,15% par rapport à la moyenne des autres jours de la semaine. Que les artichauts restent stockés en moyenne 1 heure et 52 minutes de moins que les autres primeurs ?

« Chacun agit à son niveau pour un ensemble qui nous dépasse. Vous êtes tous des maillons indispensables de la chaîne. Gardez ça à l'esprit et faites votre travail consciencieusement. » C'étaient les mots du directeur lors de mon entrée dans l'administration, quatre ans plus tôt. J'avais 21 ans à l'époque et ça m'avait ému.

Aujourd'hui, il était peut-être temps de changer de poste. C'était la réflexion que je me faisais depuis deux ans. Cette pensée me venait toujours pendant la pause déjeuner, quand j'écoutais mes collègues raconter leurs histoires d'enfants malades et de fuites d'eau dans leur appartement. Mais les mois comme les années s'écoulaient insidieusement et paralysaient toute perspective de changement.

Avant d'avoir réalisé quoi que ce fût, il était déjà 17h30. Remplir des colonnes de chiffres avait le pouvoir de contracter le temps. Je me levai par réflexe avant de me souvenir que je devais rester trois minutes de plus. Mes collègues quittèrent le bureau pendant que je me rasseyais. Et trois minutes, ça paraît fichtrement long quand on ne fait rien d'autre que compter les secondes.

En sortant du cube, je pris une grande inspiration. C'était généralement le meilleur moment de la journée. Il fallait maintenant décider quoi faire. Ce quartier n'offrait aucune distraction, rien ne devait troubler l'ambiance studieuse pendant les horaires de travail. Les endroits où je sortais avec des amis étaient à l'autre bout du niveau, six bons kilomètres plus loin.