ALEXANDRE GHANEM - NOSOKOMIOS

AVANT-PROPOS

 

           

À première vue, l’univers médical - particulièrement l’hôpital - ne constitue pas une source d’inspiration poétique. Pourtant, ce fut pour moi le contraire, car j’y ai trouvé un éclairage violent moins sur autrui que sur moi-même.

            C’est un cadre où l’on se voit dans sa nudité, physique et morale.

            Autant que la douleur, c’est cette confrontation intime qu’il faut surmonter.

 

            Valétudinaire, accablé de soucis de santé répétitifs, gênants sans être trop handicapants, j’ai pris le parti de faire face à la maladie par l’humour ; « Sourire, c’est aussi montrer les dents. » Cela m’a permis de me remonter le moral et, plus d’une fois, celui de mes compagnons d’infortune en maladie ; de même, j’ai fait rire, à l’occasion, les membres du corps médical qui m’ont soigné - lesquels m’ont encouragé dans ma production littéraire, comprise par eux comme un « exutoire » ou un « dérivatif » à mon état de malade.

 

            Le présent recueil, dont j’ai écarté les textes de circonstance offerts à l’un ou l’autre, présente, par ordre chronologique, mes poèmes d’hôpital relatifs à :

 

1/ L’ablation d’un ulcère pylorique (1979 à 1981) ;

2/ L’intervention sur une double hernie inguinale (2011) ;

3/ À partir de 2014, la découverte et le traitement d’une sclérodermie ;

4/ Une coloscopie en 2020.

 

Les textes sont suivis d’une postface, hommage à mon médecin traitant.

 

           Que nul ne s’avise de dire que je n’ai rien dans le ventre !!!

 

En publiant ce recueil, qui relate en poésie ma façon d’avoir vécu mes hospitalisations, je vise à élargir mon public en lui offrant de la joie de vivre en dépit de la souffrance et de la maladie ; j’espère atteindre ce but.

 

 

Alexandre GHANEM

 

 

P.S. : Des poèmes supplémentaires seront à envisager en cas de rechute.

 

 

 

 

ULCERE PYLORIQUE

 

 

 

 

FIBROSCOPIE

 

Pour analyser mon ulcère

Il faut visiter le boyau.

Je dois ingérer le tuyau ;

Ma gorge se noue et se serre.

 

Le mors aux dents comme un cheval,

Ma bouche est largement ouverte ;

Parfois sorti de ma luette

Résonne un grondement vocal.

 

Je suis nerveux et je m’agace ;

J’en suis presque à pousser un cri.

« Détendez-vous ! » m’est-il prescrit.

Je mime un sourire fugace.

 

Cela ne sent pas le jasmin ;

Je fais le vide de mes glaires

Et ferme enfin mes maxillaires

Après ce présent examen.

 

HIA BEGIN, le 22/01/1980

DEPRIME

 

Le mal s’est emparé de moi ;

De mon corps j’ai perdu maîtrise

Et j’en ressens un tel émoi

Que, par moments, je me méprise.

 

Mon coeur est démobilisé ;

Ma volonté bat en retraite ;

Je ne sais même plus oser ;

Je n’attends plus que la défaite.

 

Je me dissous - perdition -

Dans la pitié de mon semblable ;

Sur moi la malédiction

S’abat comme le vent de sable.

 

Un gramme, un souffle d’espérance

Pourrait, je crois, me soulever ;

De la déprime et la souffrance

Je ne veux que me relever.

 

HIA BEGIN, le 15/05/1980

ARRIVEE

 

L’heure où je t’écris je me trouve à Bégin,

Hôpital militaire,

Où je suis arrivé dès ce matin à jeun

Pour soigner mon ulcère.

 

Une forte douleur - déjà - m’avait saisi

Qui sans fin  me torture ;

Je ne peux demeurer à m’agiter ainsi

Dans pareille posture.

 

Il n’est point d’autre issue au mal qui m’a visé,

Non, pas d’échappatoire ;

Bientôt, je vais franchir le seuil aseptisé

Du bloc opératoire.

 

Porte-toi bien, mon âme, et veille à ta santé ;

Garde-la sans dommage.

Et, par ce petit mot, j’aime à te présenter

Mon amical hommage.

 

HIA BEGIN le 06/03/1981

MALICE

 

Je devine souvent, sous l’austère apparence

Qu’une blouse fermée impose à mes regards,

Le jeu qu’une subtile et fine transparence

Suggère à mon esprit de songes peu blafards…

 

HIA BEGIN 12/03/1981

 

 

 

MELCHIOR - d'Alexandre Ghanem : Drame en trois actes et en vers classiques

LE MONDE SELON MELCHIOR

(méditation politique)

 

Alexandre GHANEM

 

            Situation : À partir d’un passage de l’Évangile (Mt 2, 1-12), je reconstitue sommairement l’esprit du temps pour me livrer à une méditation actuelle sur le plan politique, accessoirement religieux. Les faits historiques sont « globalement » exacts ; à défaut, ils sont plausibles. Par commodité, j’utilise certains vocables modernes en synonymes des anciens (ex : Perse = Parthe  ou Perse = Iran).

            Les Mages sont à la fois grands prêtres, scientifiques et hauts fonctionnaires. Leur foi est le mazdéisme ou zoroastrisme, selon que l’on se réfère à leur dieu unique Ahura Mazda, Dieu-Lumière, ou à son prophète Zarathoustra ou Zoroastre (VII° av J.C.). Leurs livres sacrés sont les Zend-Avesta ; cette foi est imprégnée de syncrétisme grec. Je respecte notre tradition les concernant, mais j’imagine leur état d’esprit au moment de l’apparition de l’astre.

            Parthe de la dynastie des Arsacides, ou fils d’Artaban, le roi de Perse, Phrâtès, a eu pour épouse devenue reine une ex-courtisane romaine du nom de Musa. (Les fils de ses précédentes femmes sont à Rome). Musa fait assassiner son mari, Phrâtès, et se marie avec Phrâtacès, leur fils. Ce meurtre et cet inceste scandalisent la foule mais ce n’est qu’après six ans que Suréna*, un jeune noble, appelle à la destitution de la reine ; il est assassiné.

 

*Cet assassinat est de pure fiction, bien que dans l’air du temps. Suréna est le jeune noble assassiné ; je lui ai attribué le nom d’un général parthe qui, après avoir écrasé l’armée romaine en -53 av. J.C., lors de la bataille de Carrhae, avait été assassiné sur ordre de son propre roi.

 
 

 

 

PLAN DE LA PIECE

 

 

ACTE I                      

 

            SCENE 1 / MELCHIOR, BALTHASAR                                                                 

 

 

 MELCHIOR

 

Étoile dans la nuit radieuse et sereine

Ctésiphon, capitale austère et souveraine,

Se drape et s’engourdit dans l’endormissement.

Le Roi s’est retiré dans son appartement ;

La main de notre dieu sur sa tête repose

Et nous sommes soumis à la loi qu’il impose.

Merci d’être venu dans les meilleurs délais.                           

Nous voici, Balthasar, dans le nouveau palais

Où siège le Conseil qui, le soir, délibère.

J’assure chaque jour le chant de la prière ;

Depuis que j’ai connu l’âge d’adolescent

J’appartiens au clergé de notre dieu puissant.               

Par le culte du feu, les astres, les présages,

Dans la communauté de nos frères, les Mages,

Nous n’adorons qu’un dieu : c’est Ahura Mazda.

Malgré le souvenir du grand Zarathoustra,

Nous fûmes obligés, pour des raisons d’aisance,           

De l’antique rigueur adoucir l’exigence,

D’enrichir notre foi d’éléments chaldéens,

Avant de la transmettre aux prêtres judéens.     

                                              

BALTHASAR

 

Il fallait susciter de nombreux volontaires

Pour servir la couronne en tant que militaires,              

Des rives de l’Euphrate à celles de l’Indus

Et du Golfe Persique auprès du fleuve Oxus,

Imposer aux sujets - pour leur bonne fortune -

Notre règne absolu sous une loi commune.      

Et le sceptre du roi s’étend sur l’univers.

Nous avons fédéré des peuples très divers ;                  

Nous respectons leurs fois, croyances et usages

Et les agglomérons par de subtils dosages.

 

MELCHIOR

 

J’aime à te sentir fier de ton rang de Persan.                                        

 

BALTHASAR

 

J’aime à me souvenir que je suis de ton sang.

 

MELCHIOR

 

Nous sommes réputés pour la cavalerie

Au combat tout autant que pour la vénerie.

Par nous, furent portés au niveau des beaux-arts           

Le négoce, la guerre et la chasse aux busards.

Nous avons mis au point chèque et lettre de change,     

Moyens de sûreté d’un véritable échange.

Nos peuples, regroupés dans un marché commun,

De la prospérité prennent le bon chemin.

Pour le renseignement, nos vertus sont certaines

Et de Rome à Chang’an s’étendent nos antennes.

 

BALTHASAR

 

De ceci nous tenons un éminent savoir.

C’est ainsi que de nous procède le pouvoir.

 

MELCHIOR

 

C’est dans l’anonymat, dans la grise pénombre,

Qu’aime à se dérouler la bataille de l’ombre ;

Il s’agit d’un combat multiforme, total,

Paraissant dérisoire alors qu’il est vital.

Le grand jeu, Balthasar ! il n’est rien de plus terne,

D’austère, de risqué ; soit dit pour ta gouverne.

C’est travailler sans fin pour la raison d’État,

Servir - sans rechigner - le moindre potentat ;

Ne rien d’autre espérer que de l’ingratitude,

Ne compter que sur soi, subir la solitude ;

Lire chaque dépêche, en faire le rapport

Et de la vérité t’affirmer le support ;

Voir des larmes, du sang, de sombres allégeances,

Des compromis douteux, et beaucoup de vengeances.

C’est affronter l’enfer, jeune ami, qui t’attend

Et le nombre est si grand des suppôts de Satan !

Agis pour tes seuls chefs - et le bien du service -

Faisant montre à la fois d’héroïsme et de vice.             

Quant aux pauvres secrets que tu recueilleras,

Au creux de ton caveau tu les emporteras.

Nous sommes les acteurs qu’ignorera l’histoire ;

Aux pantins figurants nous laisserons la gloire.

Un règne est d’autant fort qu’il sait rester discret

Car sa réalité procède du secret.

Afin de préserver l’Iran de l’anarchie

Nous régnons sur le peuple et sur la monarchie ;

Il existe entre nous parfois des désaccords

Mais nous manifestons un grand esprit de corps.

S’il arrive qu’un roi commette une bêtise…

Qu’il meure assassiné ! Rappelles-toi Cambyse ;

Il voulait dilater son empire à l’excès :

Nous avons travaillé pour briser son succès.

 

BALTHASAR

 

Je ne te comprends pas ! Aux portes de l’Afrique,

Tourné vers la Nubie et la Cyrénaïque,

Notre pouvoir, Melchior, s’étendait sur le Nil …

 

MELCHIOR

 

Il n’est pas bon qu’un chien sorte de son chenil.

 

BALTHASAR

 

Devons-nous demeurer repliés sur nous-mêmes ?

 

MELCHIOR

 

Ne pas se disperser amoindrit nos problèmes ;

Mal percevoir le monde est le crime absolu

Par lequel tout conflit n’est jamais résolu.

 

BALTHASAR

 

Te contredire - hélas ! - ne pourrait se prétendre ;

Cependant chaque empire a pour but de s’étendre.                               

 

MELCHIOR

 

Sans vouloir préjuger des oracles divins                       

Ni même m’amuser à jouer les devins,                         

Rome s’épuisera par l’excès de sa taille

Et nous lui survivrons sans lui livrer bataille.

 

BALTHASAR

 

Que dire de la Chine et que penser de nous ?

Notre excès de grandeur nous met-il à genoux ?

 

MELCHIOR

 

Nous avons, pour régner, une fine science

Acquise au long du temps par notre expérience ;

Nous savons les erreurs qu’il nous faut éviter :

Au stade observes-tu trace d’obésité ?

Si nous savons garder l’empire à taille humaine,

Nous pouvons contenir la puissance romaine.