CERVELLE D'OISEAUX : un nouveau livre de poésie d'Yves BARNOLE

Avant-propos

 

                Ce petit recueil faisant suite aux Poèmes Nus, il s’est tout d’abord nommé « poèmes rhabillés ».

                Mais en fait, qu’il emploie le ton de l’ironie, de la colère ou de la tendresse, le brave bonhomme qui prend la peine de coucher sur le papier ce que son regard entrevoit du monde, quoi qu’il fasse, se met toujours à poil (et à plume)  : on devine sans peine derrière les pirouettes des mots l’ombre de leur marionnettiste.

                J’ai donc préféré, dans le titre, tourner l’œil du lecteur vers cette petite tête enfiévrée qui ne parvient à voir du vaste univers que ce qui ne se cache pas à son regard imparfait.

 

                                                                                                                                                                             Montgeron, le 24/10/17

Extraits:

 

 

Au point du jour

 

 

Les gens enfin dorment en paix

Tandis que le vent adouci

Soulève des lambeaux de nuit

Les gonfle un peu les fait rouler

Le long des maisons et des haies

 

Dans les maisons rassérénées

Les soucieux n’ont plus de soucis

Les hargneux n’ont plus d’ennemis

Les obérés n’ont plus de dettes

La nuit se blottit et s’arrête

 

Et le vent se tait comme un chat

Qui aurait trouvé un endroit

Tout chaud tout doux pour se lover

Se toiletter et ronronner

Un gros chat puissant mais gavé

 

Tout semble ici rester tranquille

Un rêve va par-ci par là

Frôler d’une main amicale

Un front qui se calme déjà

Et la douleur devient docile

Dans la paix grise et générale

 

Et le jour qui hésite encore

Timide au bord de l’horizon

Glisse un soupçon de rose ou d’or

Sur un nuage ou un buisson

 

Il est pourtant sur la planète

Des gens aveuglés par le fric

Un altruisme narcissique

Leur font goûter les éperons

De ce cavalier malhonnête

Qui porte le nom d’ambition

 

Pour un non ou pour un oui-da

Pour un  pétrodollar de plus

Un peu de pouvoir délétère

Il faut savoir que ces gens-là

Sans l’ombre d’une hésitation

Assassineraient Terre et Mer.

 

                                                                                                                  

 

 

 

 

 

Trop tard

 

Un cran d’arrêt arme d’escarpe

S’est enfoncé en moi

Soudain

C’était printemps dans tous les arbres

Montait

La sève

Vibrante et chaude

 

En moi la sève

N’a fait qu’un tour tour de cochon

Pour mieux punir

Car je ne suis qu’un marcassin dans le vieux corps

D’un solitaire embarrassé

D’une érection

Qui ne servira plus jamais trop con trop laid

Trop vieux surtout

 

Vois

Les nanas dans leur printemps

Se rient du machin en hiver

La vie phénix fuit les corbeaux

Corbeaux trop blancs

Je le savais quand je disais

Que je ne chanterais jamais

Croasserais jamais

Chanterai

Plus

Jamais.

 

 

 

                Le croissant

 

 

C’est pourtant bien une habitude

Ce petit mot tous les matins

D’accord ça réchauffe et ça fait du bien

L’amour y prend sa plénitude

 

Tandis que tu dors blottie place

Souham que je suis à Vigneux

On abolit le temps l’espace

Pour rester un peu tous les deux

 

Mais quand je n’ai rien à te dire

Que les mots doux m’ont déserté

Comme en ce moment j’en transpire

Je sais pas quoi te raconter

 

Tu sais ce serait moins frustrant

Bien qu’un peu de la lâcheté

De me contenter simplement

De sortir et de t’acheter

 

              Un croissant.

             ....................................................

 

Premier recueil paru :

 

L'envol extatique du sac de lest : recueil d' YVES BARNOLE

Avant-propos

 

 

La vie d’un être humain, c’est une trajectoire qui part de sa naissance et s’achève par son décès.

                On peut le déplorer, considérer ce fait comme une injustice, une cruauté gratuite, ou bien au contraire l’accepter comme allant de soi et penser que la mort est un des éléments naturels de la vie, comme respirer et se nourrir, on n’y peut rien.

                Quel que soit le point de vue adopté par l’être vivant, le fait qu’il existe une limite à la durée de son existence reste un des rares éléments de sa vie qui échappe à son pouvoir. Car entre- temps, il y a toute la liberté, toute l’ivresse d’exister.

 

                J’ai opté en titre pour ce trait d’humour car je crois qu’il est plus sain de tenter de rire de ses impuissances que de les contempler avec une délectation morbide. En outre, la vie me semble exaltante et riche, tant en peines qu’en joies, et il me paraît indéniable que la liberté et la volonté de chacun y tiennent une place presque aussi importante que le hasard.

                Oui, pour moi, le sac de sable vole, vole éperdument jusqu’à la seconde de l’impact au sol. C’est tellement beau et sensuel d’avoir un corps, de la pluie ou du soleil pour le caresser, d’avoir un esprit pour s’en rendre compte, que toute autre comparaison me semblerait réductrice. C’est un royaume immense que celui d’être en vie, et chacun en est le seul souverain.

                Et ce serait trop triste de n’être qu’un tas de sable cloué au sol, à jamais inerte.

 

                                                                              Y. B., le 26 août 2018

 

 

QUELQUES TEXTES :

 

Coup de blues

 

 

 

                               L’automne arrive avec septembre,

                               L’été pourtant est toujours là.

                               Il fait plus frais dans notre chambre,

                               J’ai vu tomber trois feuilles mortes

                               Et j’ai pensé à tes lilas,

                               Aux joies qui leur faisaient escorte.

 

                               L’avenir a bien du mérite…

Un train arrive, un autre part,

                               Mais les miens ne font que partir

                               Malgré tout l’amour qui m’agite.

La main tendue devant la gare,

                               Un mendiant tentait de sourire.

                                                                                                                                                                                                     

 

 

Le premier examen

 

Mais quel est ce tumulte autour d’une interro ?

On va l’interroger.

C’est comme en classe

« Prenez une feuille blanche, inscrivez la date »

Ou bien « Passez au tableau »

Ça finit toujours par une question.

Tu réponds ce que l’on t’a appris

Et tu reçois une note.

Les parents sont affolés les profs sont fébriles

Alors le minot se demande

« Qu’est-ce que j’ai oublié ? »

« Il y a un piège quelque part. »

« Ce que l’on m’a appris, est-ce bien la réponse ? »

Le voilà projeté dans l’univers de l’examen.

Soudain le carré de l’hypoténuse du triangle rectangle

Au lieu d’être comme d’ordinaire

La somme des carrés des deux autres côtés

Devient un triangle des Bermudes

Dans lequel se fourvoient A plus B au carré

Flanqués de A au carré plus B au carré

Tous ces carrés dans un triangle

Et les deux abbés

En perdent leur latin.

Puis c’est la première question

Et tout rentre dans l’ordre.

Le tableau noir est à sa place,

Les tables des élèves tournées vers lui

Aussi solides que d’habitude,

Et l’élève est le même

Que les jours précédents avec le même désir

De retourner dehors

Pour jouer à autre chose.                                                                          

 

 

 

Un dimanche en mai

 

 

Le temps s’englue contre ma peau

Lent serpent vénéneux

Insidieux incisif

Y creusant des sillons de détresse

 

Le ciel est las ouaté gris-bleu

Fustigé d’éclats de blanc

Il est boudeur au bord des larmes

Et la cité s’ennuie

Malgré les cris d’enfants

 

Même le vent s’enroule en vain

Il se déchire sur les arbres

Vers quels horizons partir

Quand l’avenir est déjà là inscrit

Dans la douleur des articulations

Dans la lourde constriction

D’une vie qui m’étouffe

Et lentement paresseusement

Me digère en prenant son temps.

 

 

 

 

 

                                                                                                                             

 

 

Berceuse

 

Un enfant rêve dans mon lit

Son cheval est un alezan

Flèche tendue vers l’infini

Je sais qu’il veut devenir grand

 

Un trois-mâts gîte sous le vent

De fiers marins prennent des ris

Et le plus fier c’est cet enfant

Papa sait quand il a menti

 

Le seau rouge à moitié rempli

Où trois têtards s’en vont nageant

La boue a bien séché depuis

Faut pas salir ses vêtements

 

De l’école il vient lentement

Il a encore été puni

Ça fera crier ses parents

Être enfant c’est bien du souci

 

Le temps se replie sur le temps

Un enfant rêvait dans mon lit

Le jour est levé maintenant

Parfois cet enfant je l’envie.

 

                                                              

 

Extrait du journal intime

D’un homme du futur

 

                Suis-je mon cerveau, ou ma machinerie ?

                Je suis né(e) dans un corps de chair, il y a de cela quelques siècles. Il ressort des études historiques que j’ai faites pendant mes loisirs qu’à cette époque, nous étions sexué(e)s, quoi que cela veuille dire.

Comme tous les êtres humains, à présent seul mon cerveau est encore organique. Outre le fréon et les résistances chauffantes pour le maintien d’une température d’environ 37° (pourquoi ?), il a besoin d’oxygène, fabriqué automatiquement par hydrolyse de l’eau ambiante, et de nutriments eux aussi synthétisés par la partie alimentation de mon corps, qui génère tous les éléments nécessaires à ma vie, dont l’électricité est la principale composante.

Nous n’étions pas non plus équipés de chenilles.

En effet, j’ai découvert avec stupéfaction que nous avions alors des « membres » ou des « jambes », je n’ai pas bien saisi la différence entre ces deux termes, s’il en existe une.

En revanche, je crois avoir compris que le mot « bras » désignait alors nos organes de préhension, de reconnaissance tactile et de manipulation, mais je ne sais pas s’il s’agissait d’un genre de pinces équipées de thermo-sondeurs, de palpes ou de ventouses.

En tout état de cause, les spécialistes devraient pouvoir m’éclairer sur ce sujet, je viens de diriger une unité de perception vers cette question.