L'envol extatique du sac de lest : recueil d' YVES BARNOLE

Avant-propos

 

 

La vie d’un être humain, c’est une trajectoire qui part de sa naissance et s’achève par son décès.

                On peut le déplorer, considérer ce fait comme une injustice, une cruauté gratuite, ou bien au contraire l’accepter comme allant de soi et penser que la mort est un des éléments naturels de la vie, comme respirer et se nourrir, on n’y peut rien.

                Quel que soit le point de vue adopté par l’être vivant, le fait qu’il existe une limite à la durée de son existence reste un des rares éléments de sa vie qui échappe à son pouvoir. Car entre- temps, il y a toute la liberté, toute l’ivresse d’exister.

 

                J’ai opté en titre pour ce trait d’humour car je crois qu’il est plus sain de tenter de rire de ses impuissances que de les contempler avec une délectation morbide. En outre, la vie me semble exaltante et riche, tant en peines qu’en joies, et il me paraît indéniable que la liberté et la volonté de chacun y tiennent une place presque aussi importante que le hasard.

                Oui, pour moi, le sac de sable vole, vole éperdument jusqu’à la seconde de l’impact au sol. C’est tellement beau et sensuel d’avoir un corps, de la pluie ou du soleil pour le caresser, d’avoir un esprit pour s’en rendre compte, que toute autre comparaison me semblerait réductrice. C’est un royaume immense que celui d’être en vie, et chacun en est le seul souverain.

                Et ce serait trop triste de n’être qu’un tas de sable cloué au sol, à jamais inerte.

 

                                                                              Y. B., le 26 août 2018

 

 

QUELQUES TEXTES :

 

Coup de blues

 

 

 

                               L’automne arrive avec septembre,

                               L’été pourtant est toujours là.

                               Il fait plus frais dans notre chambre,

                               J’ai vu tomber trois feuilles mortes

                               Et j’ai pensé à tes lilas,

                               Aux joies qui leur faisaient escorte.

 

                               L’avenir a bien du mérite…

Un train arrive, un autre part,

                               Mais les miens ne font que partir

                               Malgré tout l’amour qui m’agite.

La main tendue devant la gare,

                               Un mendiant tentait de sourire.

                                                                                                                                                                                                     

 

 

Le premier examen

 

Mais quel est ce tumulte autour d’une interro ?

On va l’interroger.

C’est comme en classe

« Prenez une feuille blanche, inscrivez la date »

Ou bien « Passez au tableau »

Ça finit toujours par une question.

Tu réponds ce que l’on t’a appris

Et tu reçois une note.

Les parents sont affolés les profs sont fébriles

Alors le minot se demande

« Qu’est-ce que j’ai oublié ? »

« Il y a un piège quelque part. »

« Ce que l’on m’a appris, est-ce bien la réponse ? »

Le voilà projeté dans l’univers de l’examen.

Soudain le carré de l’hypoténuse du triangle rectangle

Au lieu d’être comme d’ordinaire

La somme des carrés des deux autres côtés

Devient un triangle des Bermudes

Dans lequel se fourvoient A plus B au carré

Flanqués de A au carré plus B au carré

Tous ces carrés dans un triangle

Et les deux abbés

En perdent leur latin.

Puis c’est la première question

Et tout rentre dans l’ordre.

Le tableau noir est à sa place,

Les tables des élèves tournées vers lui

Aussi solides que d’habitude,

Et l’élève est le même

Que les jours précédents avec le même désir

De retourner dehors

Pour jouer à autre chose.                                                                          

 

 

 

Un dimanche en mai

 

 

Le temps s’englue contre ma peau

Lent serpent vénéneux

Insidieux incisif

Y creusant des sillons de détresse

 

Le ciel est las ouaté gris-bleu

Fustigé d’éclats de blanc

Il est boudeur au bord des larmes

Et la cité s’ennuie

Malgré les cris d’enfants

 

Même le vent s’enroule en vain

Il se déchire sur les arbres

Vers quels horizons partir

Quand l’avenir est déjà là inscrit

Dans la douleur des articulations

Dans la lourde constriction

D’une vie qui m’étouffe

Et lentement paresseusement

Me digère en prenant son temps.

 

 

 

 

 

                                                                                                                             

 

 

Berceuse

 

Un enfant rêve dans mon lit

Son cheval est un alezan

Flèche tendue vers l’infini

Je sais qu’il veut devenir grand

 

Un trois-mâts gîte sous le vent

De fiers marins prennent des ris

Et le plus fier c’est cet enfant

Papa sait quand il a menti

 

Le seau rouge à moitié rempli

Où trois têtards s’en vont nageant

La boue a bien séché depuis

Faut pas salir ses vêtements

 

De l’école il vient lentement

Il a encore été puni

Ça fera crier ses parents

Être enfant c’est bien du souci

 

Le temps se replie sur le temps

Un enfant rêvait dans mon lit

Le jour est levé maintenant

Parfois cet enfant je l’envie.

 

                                                              

 

Extrait du journal intime

D’un homme du futur

 

                Suis-je mon cerveau, ou ma machinerie ?

                Je suis né(e) dans un corps de chair, il y a de cela quelques siècles. Il ressort des études historiques que j’ai faites pendant mes loisirs qu’à cette époque, nous étions sexué(e)s, quoi que cela veuille dire.

Comme tous les êtres humains, à présent seul mon cerveau est encore organique. Outre le fréon et les résistances chauffantes pour le maintien d’une température d’environ 37° (pourquoi ?), il a besoin d’oxygène, fabriqué automatiquement par hydrolyse de l’eau ambiante, et de nutriments eux aussi synthétisés par la partie alimentation de mon corps, qui génère tous les éléments nécessaires à ma vie, dont l’électricité est la principale composante.

Nous n’étions pas non plus équipés de chenilles.

En effet, j’ai découvert avec stupéfaction que nous avions alors des « membres » ou des « jambes », je n’ai pas bien saisi la différence entre ces deux termes, s’il en existe une.

En revanche, je crois avoir compris que le mot « bras » désignait alors nos organes de préhension, de reconnaissance tactile et de manipulation, mais je ne sais pas s’il s’agissait d’un genre de pinces équipées de thermo-sondeurs, de palpes ou de ventouses.

En tout état de cause, les spécialistes devraient pouvoir m’éclairer sur ce sujet, je viens de diriger une unité de perception vers cette question.