LE VOL DE L'ESPRIT- Le procès du Diable de BRICE NOVEL

Préface de Martial Maynadier

Directeur de la Collection le Parc

 

L'ouvrage de Brice Novel est hors du commun. Sa poésie est spectaculairement ambitieuse tant dans la forme que dans l'intention. Et l’on peut dire que dans cet ouvrage le style et l’esprit de l’auteur « volent très haut ».  Le Vol de l’Esprit dont il s’agit n’est cependant pas ici à entendre au sens aérien du terme, ni même en son sens figuré. Il s’agit en effet dans la trame narrative que propose le recueil d’évoquer un délit, un rapt, auquel s’est livré un Esprit, supérieur certes, mais condamnable, puisque nous assistons dans cette véritable saga dramatique versifiée, à son « jugement » lors d’un procès public, dont en définitive les lecteurs constituent le jury.

À rebours des tendances contemporaines, Brice Novel privilégie, le vers et la rime et sa prédilection se porte sur l’alexandrin classique. On ne peut s’en étonner tant l’ouvrage s’inscrit dans la continuité d’une histoire culturelle, passant par Rimbaud et Baudelaire, mais s’enracinant dans Hugo. On songe à La légendes des Siècles, aux Châtiments. On perçoit à chaque page que l’auteur s’est nourri de ces textes fondateurs, et même sans doute de Dante et de la Bible. Mais on devine également la marque d’auteurs plus légers tel La Fontaine, au détour de quelques pages à l’allure de fables charmantes.

La rythmique du vers est cependant la plupart du temps construite sur une oralité naturelle, plus que sur la rigueur d’une métrique classique. Les poèmes sont écrits pour être lus et dits à haute voix, car c’est bel et bien une tragi-comédie qu’il nous est donnée de suivre ici comme un spectacle. Plusieurs niveaux de lecture sont possibles. On peut entrer dans la logique d’une construction savante proposée par l’auteur et le suivre dans la stratégie d’élucidation qu’il nous suggère dans son avant-propos.

Il est loisible également de parcourir plus librement le recueil, de savourer pièce par pièce, les morceaux de bravoure littéraire offerts au lecteur curieux qui s’aventure dans l’imprévu des textes, sans s’estimer contraint par le parcours à la fois juridique et ésotérique que propose l’auteur. Le mieux sans doute est de multiplier les entrées, de lire, et de relire, selon toutes les modalités, en s’abandonnant au plaisir de la lecture autant que de la pensée…  M.M.

 

Avant-propos de l'auteur

 

              Le présent recueil est le fruit de lectures philosophiques qui furent pour moi studieuses et passionnantes. Il questionne les idées de Pouvoir et de Richesse ainsi que les rapports que ces dernières entretiennent avec la filiation : ce que le Père transmet au Fils au-delà du matériel... Texte après texte, il met en scène ces relations douloureuses et tacites qui façonnent au fil des générations le visage profondément marqué de notre société. Attention, il n’est pas question ici de déplorer une situation dramatique ou bien de jeter abusivement la pierre sur l'un des protagonistes ; mais bien de juger un système dont l'Homme est à la fois l'acteur et le pantin, le démiurge et  l'esclave.

         Dans ce but déclaré, ce recueil prend la forme d'un procès ; celui du grand Faune. Ce personnage incarne la folie d'un Monde imbu de lui-même, incapable de se raisonner, dont l'existence se résout dans la perversion et l'excès.

         On voudra connaître l'objet précis du délit. Si le titre de l'ouvrage semble bien évoquer un vol commis par cet Esprit ; il ne dévoile pas la nature de la chose dérobée. S'agit-il d'un bien matériel ? Ou bien quelque chose de plus intime et essentiel ? Le lecteur, patient et attentif, percera pas à pas ce mystère qui pourrait bien en cacher un autre...

         Au fil des minutes du procès, nous apprenons peu à peu les motivations de ce Monstre, ses actes, et son origine ; car il n'est pas de Justice véritable qui ne révèle les causes premières. Expliquer non pas pour légitimer ; mais pour empêcher l'éternel recommencement.

         Voilà pourquoi, ce procès s'intéressera principalement à l’Enfance -  le lieu de tous les égarements, du doute et de l'angoisse, ainsi qu'au territoire du Père : le Silence et l'Absence ; et, pour finir, aux relations conflictuelles que ces deux mondes, dans leurs interactions mutiques, engendrent.

         Au fil des nombreux témoignages, nous verrons comment ces conflits prennent figures dans le théâtre d'Ombres de notre société et comment se rejouent ces rapports complexes devant le tribunal de la Raison.

 

Les personnages et le procès :

 

         Ici, les Idées sont des êtres vivants, des Esprits à part entière qui officient en secret dans les méandres de la pensée.

         Deux d'entre eux siégeront tout au long du procès ; ce sont les Esprits vrais ; ceux qui ne trichent pas ; dont le nom est en accord avec l'être. Il s'agit de la Science, le Juge suprême, et de l'Amour, la Victime, qui se tient à ses côtés.

En face, les Esprits faux, les Ombres ; ceux dont l'étiquette voile la vraie nature.

Les unes sont positives (la Mort créatrice, l'Espérance abîmée), d'autres profondément négatives (la Liberté asservissante, la Vie mortifère, le Pouvoir aliénant, la Richesse avare). Et puis, il y a le grand Faune, le grand Invertisseur, qui corrompt chaque idée et, ce faisant, anime chacune.

 

         La séance commence. Tour à tour, sont convoqués à la barre témoins et accusés : la Mort, la Vie, la Liberté...puis le grand Faune. Chaque Esprit présent décline son identité, se définissant à l'aune du paradoxe qui lui tient lieu d'ossature. Ici, inutile de tricher devant le juge suprême, le Savoir Absolu qui sait tout et voit tout. Quant aux grands Absents (la Mort, le Bonheur, le Temps...), ils sont décrits par ce dernier.

 

         Suivent les faits d'Hiver : des histoires intemporelles où derrière les personnages intriguent les Ombres. Disons-le, chaque histoire est une accusation directe à l'encontre du grand Faune ; mais chacune éclaire à sa façon la trame cachée de son plan et dénonce sans concessions les agissements de ses complices (la Rumeur, les Érinyes, l'Hubris..)

 

         Viennent ensuite les complaintes (ou plaidoiries) et les chefs d'accusation. Le glaive de la vérité s'abat pour commencer sur les Érinyes et sur les Parques ; puis c'est au tour des idées de Liberté et d'Espérance d'être sévèrement critiquées. L'Hubris et la Rumeur - les Vents, aussi fuyants soient-ils - ne seront pas épargnées par le tranchant de cette épée.

         Enfin, le Faune se livre entièrement dans une longue complainte suivie de son chant du cygne en plein Armageddon. Il sait en effet qu'arrive le grand Pardon au cours duquel est donnée l'explication finale et par lequel l'Amour, seul juge désormais, reprend ses droits.

 

 



Prologue

 

 

 

Faire et défaire en temps de crise

 

Le soir de ses vingt ans, Arthur a fait un rêve :

Partir sur les chemins pour découvrir le monde.

C’était un songe étrange pour qui connaît la ronde

Et violente planète en sommeil et qui crève !

Mais Arthur était fou, de ceux que l’on enferme,

Et faisant sa valise il quitta la terre ferme.

 

Sa première entreprise aboutit à l’échec.

Il n’avait pas compris qu’en ces temps incertains,

Humaines qualités, Noblesses et Courages,

Trahissent proie facile, être inquiet et trop sage,

Que les monstres glacés prennent en leurs écrins

Qu’on nomme Liberté, Prix d’une Vie ou Chèque !

 

Rebelle fut Arthur, calculateur, voyou,

Sondant dans l’âme humaine et son hésitation

Entre la vie en paix, l’honnêteté farouche,

Et la douce descente en l’enfer des bijoux.

Les êtres disséqués, scrutés comme des mouches

Il entrevit, c’est sûr, leur détermination.

 

La corde sur laquelle Arthur déambulait,

Semblait se rétrécir, et filer sous ses pieds.

Il se voulait voyant, lucide et justicier,

Il devenait le jouet, pantin articulé,

De ses propres soupçons à l’égard de ses pairs.

Et la corde cassant, il tomba sans repère.

 

Fous de tous les pays, ne rognez pas vos âmes !

Contre anges dans la glace et monstres

dans les flammes,

Nul besoin de se tordre, écartelant Sa vie,

Il faut croire en demain, imaginer La vie

De l’homme et de la femme pour cent générations,

En hommage aux Arthur qui tombent

sous nos fronts.

 

 

Les Poètes

 

 Dans la Nuit terrifiante d'un trop long XXème siècle,

Jalonné de mystères et de bruyants fléaux,

De fragiles lumières, de leurs vibrants faisceaux,

Ont éclairé nos pas de leur verve céleste.

 

Leurs visions pénétrantes en ces temps inouïs

Ont plongé nos souffrances dans le bain de l'oubli.

De ces eaux noires et froides, nos songes évanouis

Se lamentent encore mais ressortent anoblis.

 

Apôtre du Savoir qui ignore les causes

De sa brûlante fièvre, de sa profonde prose ;

Voyant infirme qui déclare connaître

Les ressorts naturels qui sous-tendent son être.

 

Et pourtant, Génie ! Aux vers longs et bruissant

Qui susurrent à nos âmes un amour désarmant !

Qui nourrissent en la vigne, accrochés aux sarments,

Les grains noirs et fruités qui troublent les Puissants...

Vertiges de l'âme que nul ne peut offenser

Sans sentir en retour la douloureuse entaille

Qui suppure et s'étend au-delà des pensées

Dont la trame s'efface quand rugit la bataille !

 

De ce Je dédoublé qui tressait en nos âmes

La future épopée d'une invincible lame,

Un calice étoilé où dormait une larme

A surgi devant Nous et a brandi son arme.

 

Dérision et Savoir sont les noms de ses faces :

L'une dépèce les chairs dévoilant nos faiblesses,

L'autre accroît nos consciences d'une intime noblesse ;

Toutes deux nous protègent de nos écarts néfastes.

 

Car le vers est coupant mais amuse nos sens :

Il dénonce l'outrage et répand la mesure

De ses pieds sibyllins qui foulaient l'indécence

Et donnaient à nos cœurs des battements d'Azur.

 

L'orgueil se dessèche ! Que brûle l'amitié

Aux regards des enfants pétrifiés de pitié ;

Leur bonheur nous emplissent d'une épaisse substance

Qui rejaillit soudain au détour d'une stance.

 

Le poète s'acharne à sublimer l'horreur,

À donner à nos vie un semblant d'être-là.

Cet infime frisson, cet anti-cancrelat,

Qui suffit un instant à tromper nos terreurs.

 

Souffrant de leurs désirs, de leur soif d'aimer,

Nos poètes s'insurgent et commettent le crime

D'aiguiser en leur sein les Savoirs essaimés

Et d'apprêter leurs vers de fulgurantes rimes !

 

Armé de ces objets de raison et de foi,

Le poète décoche et atteint quelques fois,

D'une note acérée que contenait sa lyre,

Le monstre pur et froid de ses brûlants délires !

 

Si le monstre est touché d'une flèche d'Amour,

Il se cabre aussitôt et vomit l'affection

Que des anges studieux d'une longue réflexion

Renvoient sans plus attendre avec un même humour.

 

Voilà la tâche sombre qui occupait leur œuvre.

Leur combat fut immense et par un feu de traits

Ils ont mis à genoux cette terrible pieuvre

Qui hantait nos consciences aux abords si distraits.