LE MYSTERION - DE BRICE NOVEL

Préface de Martial Maynadier

Directeur de la Collection le Parc

 

On peut lire Brice Novel de plusieurs manières. On peut le suivre pas à pas dans l’ambitieuse démarche d’une poésie philosophique de haute volée sur les pas de Hegel, telle qu’il la définit dans son avant-propos.

 

On peut aussi se laisser porter par un style, une versification maîtrisée, une musicalité  qui enchante l’oreille  intérieure du lecteur.(Celui qui a eu la chance d’entendre Brice lire ses texte en garde un souvenir fort comme d’un moment privilégié qui vous embarque pour l’Ailleurs).

 

On peut effeuiller les pages au fil des titres qui éveillent notre curiosité.

 

On peut ouvrir le livre au hasard, et lire quelques vers qui sonnent tels des oracles.

 

On peut savourer les audaces de la syntaxe, la richesse extrême du vocabulaire qui nous fait découvrir floppée de mots jusqu’alors méconnus.

 

À chaque lecteur de trouver sa voie dans cette mine inépuisable, où le sens profond et l’esthétique se rejoignent. C’est bien une boite de Pandore que nous propose ici l’auteur, où chacun dans sa lecture saura, au fond, se retrouver lui-même.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
   

Avant-propos de l'auteur

 

             Plus qu'un recueil de textes insolites au ton parfois acerbe, cru ou bien touchant, plus qu'une étude minutieuse d'apories et de paradoxes que portent en vers, fables et proses, le ΜΥΣΤΉΡΙON se veut avant tout l'expression poétique d'une pensée philosophique majeure.

Son contenu tout entier s'appuie sur les travaux d'un philosophe hors du commun, d'un auteur allemand du 19ème siècle qui a marqué à tout jamais la pensée occidentale. Un penseur de la totalité dont la rigueur et le génie ont permis l'élaboration d'une œuvre toute aussi dense qu'exceptionnelle, une œuvre puissante et révolutionnaire, une œuvre de savoir qui entend éclairer autant qu'il est possible les profondeurs du soi !

 

           S'inscrivant très humblement dans le sillage de cette pensée hors norme, le ΜΥΣΤΉΡΙON entreprend ici le difficile et délicat ouvrage de révéler en une centaine de poèmes les réponses aux questions les plus déroutantes qui soient : Qui sommes-nous ? D'où venons-nous ? Où allons-nous ?

Mystères ô combien prégnants de nos vies qui nous fascinent et déconcertent à la fois. Mystères de notre arrivée au monde et de notre départ vers l'Ailleurs. Mystères de nos entêtements et de nos créations, de nos folies et de nos rationalités.

 

           Énigmes redoutables trop souvent effleurées par les apôtres de la modernité tant leur monde – leur impérissable monde ! – semblait pourtant aller de soi. Tandis que les poètes, exilés chez eux-mêmes, incompris mais visionnaires, en entreprenaient patiemment l'étude véritable à la force du verbe et de l'intuition. 

Seul le concept manquait à leur entreprise et leurs images masquaient en définitive l'essence même de leurs visions.

 

« Voyant infirme qui déclare connaître les ressorts naturels qui sous tendent son être ! »

 

          Il fallait ajouter à ce bouillonnement d'idées et de profondeurs, l'expertise du philosophe, sa rigueur inflexible et son sens du Réel, mêler au goût de la Raison son Esprit d'aventure, au besoin du Vrai une Intuition débordante.

 

Cela fut le travail du philosophe G.W.F. Hegel dans sa Phénoménologie de l'Esprit parue en 1807. Ouvrage célèbre et pourtant largement méconnu, dans lequel l'auteur retrace méthodiquement chaque étape de la conscience à la pointe du concept.

 

*

*     *

           

 Loin d'établir une succession d'états mentaux qu'il s'agirait simplement de lister ou de caractériser à la lumière de l'expérience commune, Hegel expose ici une démarche résolument nécessaire vers le Vrai, une quête toujours insatisfaite de la Vérité qui pousse irrésistiblement le Sujet à s'élever au dessus de sa condition présente.

 

La dialectique hégélienne

 

             Pour le Sujet, chaque stade nouveau lui apparaît de prime abord comme une certitude indépassable, un horizon pur et dégagé. Un monde qu'il lui faut explorer dans son ensemble aussi bien pour se réaliser pleinement que pour apposer enfin à sa vision nouvelle le sceau de vérité.

Mais chaque fois le chemin suivi s'avère des plus tortueux et semé d'embûches, et chaque fois la conscience débonnaire, lancée en ces pentes de plus en plus escarpées, se heurte bientôt à la contradiction flagrante qui surgit devant elle ! Une opposition irrémédiablement logique et substantielle.

Une aporie que contenait en soi le concept et que le chemin parcouru n'avait pourtant pas eu de cesse de lui dévoiler peu à peu.

Déroulant sous ses pas la véritable nature de son rapport au monde, ce chemin de l'expérience oblige la conscience à se réfléchir à partir de sa propre effectivité, lui montrant pour finir que sa vision du vrai était spécieuse.

 

 

          Alors se produit en elle un changement de paradigme, quelque retournement inévitable et mécanique, qui la propulse à nouveau dans le monde réel selon un angle de vue radical et toujours différent, conférant ex abrupto au Sujet une figure nouvelle.

 

            Ainsi, la conscience évolue-t-elle de la Certitude sensible à l'Esprit Absolu, franchissant peu à peu tous les degrés de l'âme que sont la Perception, l'Entendement, la Conscience de soi, la Raison et l'Esprit. Course d'obstacles dont la ligne d'arrivée n'est pas le Graal tant attendu mais un Savoir de soi toujours plus grand.

 

*

*     *

 

            Deux siècles plus tard, il fallait donner à cette œuvre monumentale une coloration plus poétique et peut-être moins austère, la parer d'images plus accessibles et néanmoins conformes, et lui rendre par là même son caractère profondément concret et humain. Et tout cela dans le but d'illustrer au mieux les rouages internes de la conscience et permettre ainsi au plus grand nombre de se familiariser avec la pensée de l'auteur.

 

             Car il s'agit bien là, on l'aura compris, d'une entreprise de vulgarisation, d'une volonté affichée de propager l’œuvre hégélienne au moyen de l'art poétique, d'en formuler poétiquement chaque contour sans rien céder à la rigueur. C'est là, avouons-le, toute l'audace du présent recueil. Sa témérité manifeste ! Sa prétention ultime ! Son objet est le Je et il entend montrer les errances déterminées de ce dernier d'une figure à l'autre de la conscience.

 

             Pour autant, il ne sera pas ici question de suivre une chronologie fidèle au développement naturel de la conscience (ainsi que la présente Hegel dans son ouvrage) ; mais de laisser avant tout au lecteur le soin et le loisir de se reconnaître dans chacun de ces moments, d'en dégager la substance même de sa vie et d'en parcourir l'ensemble dans l'ordre qui lui plaira. À lui ensuite de remettre en place, s'il le souhaite, chacune des pièces de son propre puzzle.

 

                                                                              Brice Novel

 

 

 

 

 

 
   

 Γνθι σεαυτόν »

Connais-toi toi-même

Socrate

 

Les  101 mystères

 

 

 

1. L'île au trésor

 

Le capitaine Marlowe, voguant sur l'océan,

Un beau jour fit escale en terre anglo-normande ;

Il voulait enterrer en ces rives céans

Un magot amassé au grès de ses commandes.

 

Sur l'île qu'il a choisie poussait un très grand pin ;

La chaloupe s'y  posta, y jetant le grappin :

« Voilà un lieu reconnaissable pour qui veut ca-

-cher son trésor, le lieu est calme, il n'y a plus qu'à ! »

 

Pour éviter que l'équipage fût au courant

Du lieu précis, le capitaine à son insu

Remplit un coffre de gravats. « Le beau cossu

Qu'ils porteront tout autre chose se figurant ! »

 

Car pour l'argent, les pierres précieuses, le capitaine

Avait un plan : il les mettrait dans un grand sac

Caché au fond des provisions. « Viles bedaines,

Vous n'aurez rien, pas un écu, nom d'un cosaque ! »

 

Le lendemain, tout l'équipage est sur le pont.

Le quartier-maître donne à chacun un bout d'jambon.

Puis, le Marlowe fait la morale à tous ses hommes :

« Il you disput, also bye-bye sharing of sum ! »

 

Puis, on embarque sur la chaloupe avec le coffre,

Chacun regard avec envie le précieux bien ;

Sûr que chaque homme voudrait l'ouvrir pour voir combien

Ses crimes odieux vont lui donner, ce qu'on lui offre !...

 

Mais, on résiste car on connaît trop la colère

Du capitaine sans cœur qui tuerait père et mère ;

Mieux vaut passer trente ans, le cul sur une galère,

Que d'être jeté tout cru de la planche à la mer !

 

Quand la chaloupe accoste, le cap’taine donne ses ordres :

On prend des pioches, des pelles et puis des cordes.

Faudra creuser profond pour cacher le trésor,

On est pas là morbleu ! Pour pêcher l'hareng saur !

 

Après une heure de marche, on atteint le grand pin ;

On creuse un trou tout près de bonne profondeur ;

Mais, quand le travail s'achève, soudain, avec froideur,

Le capitaine décide ... de changer de lopin !

 

« Trop évident, fit-il, il faut un lieu secret,

Trouvons une cachette plus difficile d'accès !

Quelque rocher solide de marbre ou bien de grès,

Que seuls vos bras puissants pourront lors déplacer ! »

 

L'idée est acceptée à la majorité ;

Mais autant par calcul que sous l'autorité :

En roulant une pierre, trop lourde pour un seul homme,

On réduisait les chances de visées trop félonnes !

 

Sous un énorme roc, la malle est enterrée,

Sans se douter alors de ce qu'elle contenait ;

A-t-on jamais dupé autant de boucaniers,

Ces marins aguerris, aux mœurs si altérées ?

 

Quand la pierre fut posée sur le trou rebouché,

Les matelots partirent regagnant le bateau ;

Mais, à la nuit tombée, quand le monde est couché,

Le capitaine Marlowe se saisit du gâteau !

 

Il retourna sur l'île au pied du très grand pin

Et déposa sans bruit son très précieux butin.

Avec un peu de terre, il recouvrit le tout,

Laissant le soin à d'autres de   reboucher le trou... 

 

 

POOOUM ! 

 

Ici, périt Marlowe qui n'avait pas compris

Qu'à être trop imbu, on oublie bien trop vite,

Que d'autres laissent faire, et à la fin profitent

Des idées crapuleuses qu'inspire la tromperie !

 

 

2. Le libre arbitre

 

« Messieurs, pouvez-vous dire ce qu'est le libre arbitre ?

Demandait Tom à l'assemblée des Philosophes.

Est-ce le hasard qui nous gouverne ou bien est-ce l’œuv(re)

D'un dieu qui commande tout de son pupitre ?

 

Avons-nous donc, de temps en temps, un mot à dire

Ou bien faut-il en toute chose laisser grandir

Notre impuissance, cette folie nommée Sagesse ?

Vous qui savez tous les rouages, enseignez-nousvotre richesse ! »

 

Le premier homme posa un sou sur le devant

Du petit Tom. Fermant les yeux, ils les rouvrit ;

La pièce était toujours au sol. L'homme sourit :

« Pourquoi n'as-tu pas pris le sou, petit enfant ?

 

Je le laissai à ta portée, tu pouvais donc en profiter

Pour t'en saisir et te payer quelques bonbons ! »

L'enfant lui dit : « Pourquoi accroître l'iniquité ?

Je ne suis pas pauvre ! Aurais-je donc l'air d'un vagabond ?

 

Si vous voulez aider les gens, dépouillez-vous

De tout surplus, et le donnez à qui s'avoue

Plus malheureux qu'un arbre mort ; car son aveu

Vous dit alors « Ma vie ne tient qu'à un cheveu ! » »

 

Le deuxième homme s'avança et lui remit une couronne.

L'enfant sitôt la refusa et s'empressa de s'expliquer :

« Pourquoi me faire un tel honneur ? Ai-je pratiqué

Un art si noble qu'on me destine à quelque trône ?

 

Ai-je travaillé pendant dix ans pour concevoir un monde meilleur

Ou bien sauvé d'une mort certaine plus de mille êtres ?

Décorez donc les esprits sains, les éveilleurs

Qui savent ouvrir sur l'horizon une fenêtre ! »

 

Le troisième homme prit un chapeau et en sortit

Un long serpent. Le petit Tom prit le parti

De s'éloigner dudit rampant ; il fit un saut

Sur le côté, demandant l'aide des trois aut(res).

 

On lui lança un long bâton, lui conseillant

De le tuer. L'enfant saisit la grande canne

Et l'approcha de l'animal. Sur la chicane,

Il s'enroula et l'enfant jeta l'assaillant.

 

« Pourquoi m'avoir dit de tuer cet animal

Quand je pouvais le repousser sans le blesser ?

Faut-il toujours qu'avec l'outil on fasse le mal ?

À trop pouvoir, on ne parvient qu'à s'abaisser ! »

 

Alors tous les savants, sortant de leur mutisme,

S'adressèrent à l'enfant qu'échauffait ce sadisme :

« Mon bel enfant, pourquoi crois-tu que l'homme agit ?

Pour des raisons très fantaisistes, quelque magie ?

 

Tu as prouvé par tous tes actes tout le contraire :

À chaque fois, tu as pesé les conséquences ;

Nulle visée frivole, gloriole ou délinquance

N'ont aiguillé tes choix et montré l'arbitraire !

 

Tu as su raisonner et trouver en toute chose

La raison essentielle, la seule nécessité.

Voilà le libre arbitre, c'est connaître les causes

Et agir en tout lieu avec sagacité ! »

 

 


3.  La boîte de Pandore

 

Quelle est donc cette boîte

Si savamment fermée

Qui dérobe à mes yeux

Son contenu secret ?

Par quelle magie des dieux

Par quelle onction sacrée

Mes sens sont-ils charmés

Par sa nature benoîte ?

 

Simple boîte noire et lisse

Que cachent tes parois

Toi qui portes en ton sein

Le plus doux des mystères

Quel est donc ton dessein

Ta potion si austère

Qui me berce d'effroi

Quand le doute s'y glisse ?

 

Es-tu la vieille Mort

Qui étreint mes vieux jours

Et embrasse mon cœur

De son souffle funèbre ?

Quelque vile liqueur

Où se meuvent les ténèbres

Quand ma langue s'amoure

De plus profonds trémors ?

 

Ou bien es-tu la Honte,

Méprisable et cachée

Qui se sert d'un placard

Pour mieux se déchaîner ?

Ta vie est un escarre

Un orbe gangrené

Qui surgit entaché

De nos humeurs trop promptes !

 

Ou bien es-tu l'Orgueil

Plante folle qui s'élève

Vers des cieux rougissants

Sournoise comédie

Qui ravive les sangs

Quand pour garder crédit

Le monstre abat son glaive

Et forge son cercueil !

 

Ou bien es-tu la Haine

Et sa douce fratrie

Qui sous un jour de lave

Obscurcit le jugement ?

Toi qui jouis de l'enclave

De celui qui se ment

Quand son cœur trop meurtri

En oublie sa part pleine !

 

Ou bien es-tu le Vice

Cet abîme de soi

Qui se nourrit d'écarts

Puis de sombres pulsions

Tu manies le brocard

Et vomis l'allusion

Dès lors que tu perçois

Un frétillant novice !

 

Ou bien es-tu l'Espoir

Taché d'indiscrétions

Qui attend l'heure venue

Sur le bord de la boîte ?

Quand ses codétenues

Ses passions si peu droites

Auront péri au son

D'un savoir clair et noir !

 

LE VOL DE L'ESPRIT- Le procès du Diable de BRICE NOVEL

Préface de Martial Maynadier

Directeur de la Collection le Parc

 

L'ouvrage de Brice Novel est hors du commun. Sa poésie est spectaculairement ambitieuse tant dans la forme que dans l'intention. Et l’on peut dire que dans cet ouvrage le style et l’esprit de l’auteur « volent très haut ».  Le Vol de l’Esprit dont il s’agit n’est cependant pas ici à entendre au sens aérien du terme, ni même en son sens figuré. Il s’agit en effet dans la trame narrative que propose le recueil d’évoquer un délit, un rapt, auquel s’est livré un Esprit, supérieur certes, mais condamnable, puisque nous assistons dans cette véritable saga dramatique versifiée, à son « jugement » lors d’un procès public, dont en définitive les lecteurs constituent le jury.

À rebours des tendances contemporaines, Brice Novel privilégie, le vers et la rime et sa prédilection se porte sur l’alexandrin classique. On ne peut s’en étonner tant l’ouvrage s’inscrit dans la continuité d’une histoire culturelle, passant par Rimbaud et Baudelaire, mais s’enracinant dans Hugo. On songe à La légendes des Siècles, aux Châtiments. On perçoit à chaque page que l’auteur s’est nourri de ces textes fondateurs, et même sans doute de Dante et de la Bible. Mais on devine également la marque d’auteurs plus légers tel La Fontaine, au détour de quelques pages à l’allure de fables charmantes.

La rythmique du vers est cependant la plupart du temps construite sur une oralité naturelle, plus que sur la rigueur d’une métrique classique. Les poèmes sont écrits pour être lus et dits à haute voix, car c’est bel et bien une tragi-comédie qu’il nous est donnée de suivre ici comme un spectacle. Plusieurs niveaux de lecture sont possibles. On peut entrer dans la logique d’une construction savante proposée par l’auteur et le suivre dans la stratégie d’élucidation qu’il nous suggère dans son avant-propos.

Il est loisible également de parcourir plus librement le recueil, de savourer pièce par pièce, les morceaux de bravoure littéraire offerts au lecteur curieux qui s’aventure dans l’imprévu des textes, sans s’estimer contraint par le parcours à la fois juridique et ésotérique que propose l’auteur. Le mieux sans doute est de multiplier les entrées, de lire, et de relire, selon toutes les modalités, en s’abandonnant au plaisir de la lecture autant que de la pensée…  M.M.

 

Avant-propos de l'auteur

 

              Le présent recueil est le fruit de lectures philosophiques qui furent pour moi studieuses et passionnantes. Il questionne les idées de Pouvoir et de Richesse ainsi que les rapports que ces dernières entretiennent avec la filiation : ce que le Père transmet au Fils au-delà du matériel... Texte après texte, il met en scène ces relations douloureuses et tacites qui façonnent au fil des générations le visage profondément marqué de notre société. Attention, il n’est pas question ici de déplorer une situation dramatique ou bien de jeter abusivement la pierre sur l'un des protagonistes ; mais bien de juger un système dont l'Homme est à la fois l'acteur et le pantin, le démiurge et  l'esclave.

         Dans ce but déclaré, ce recueil prend la forme d'un procès ; celui du grand Faune. Ce personnage incarne la folie d'un Monde imbu de lui-même, incapable de se raisonner, dont l'existence se résout dans la perversion et l'excès.

         On voudra connaître l'objet précis du délit. Si le titre de l'ouvrage semble bien évoquer un vol commis par cet Esprit ; il ne dévoile pas la nature de la chose dérobée. S'agit-il d'un bien matériel ? Ou bien quelque chose de plus intime et essentiel ? Le lecteur, patient et attentif, percera pas à pas ce mystère qui pourrait bien en cacher un autre...

         Au fil des minutes du procès, nous apprenons peu à peu les motivations de ce Monstre, ses actes, et son origine ; car il n'est pas de Justice véritable qui ne révèle les causes premières. Expliquer non pas pour légitimer ; mais pour empêcher l'éternel recommencement.

         Voilà pourquoi, ce procès s'intéressera principalement à l’Enfance -  le lieu de tous les égarements, du doute et de l'angoisse, ainsi qu'au territoire du Père : le Silence et l'Absence ; et, pour finir, aux relations conflictuelles que ces deux mondes, dans leurs interactions mutiques, engendrent.

         Au fil des nombreux témoignages, nous verrons comment ces conflits prennent figures dans le théâtre d'Ombres de notre société et comment se rejouent ces rapports complexes devant le tribunal de la Raison.

 

Les personnages et le procès :

 

         Ici, les Idées sont des êtres vivants, des Esprits à part entière qui officient en secret dans les méandres de la pensée.

         Deux d'entre eux siégeront tout au long du procès ; ce sont les Esprits vrais ; ceux qui ne trichent pas ; dont le nom est en accord avec l'être. Il s'agit de la Science, le Juge suprême, et de l'Amour, la Victime, qui se tient à ses côtés.

En face, les Esprits faux, les Ombres ; ceux dont l'étiquette voile la vraie nature.

Les unes sont positives (la Mort créatrice, l'Espérance abîmée), d'autres profondément négatives (la Liberté asservissante, la Vie mortifère, le Pouvoir aliénant, la Richesse avare). Et puis, il y a le grand Faune, le grand Invertisseur, qui corrompt chaque idée et, ce faisant, anime chacune.

 

         La séance commence. Tour à tour, sont convoqués à la barre témoins et accusés : la Mort, la Vie, la Liberté...puis le grand Faune. Chaque Esprit présent décline son identité, se définissant à l'aune du paradoxe qui lui tient lieu d'ossature. Ici, inutile de tricher devant le juge suprême, le Savoir Absolu qui sait tout et voit tout. Quant aux grands Absents (la Mort, le Bonheur, le Temps...), ils sont décrits par ce dernier.

 

         Suivent les faits d'Hiver : des histoires intemporelles où derrière les personnages intriguent les Ombres. Disons-le, chaque histoire est une accusation directe à l'encontre du grand Faune ; mais chacune éclaire à sa façon la trame cachée de son plan et dénonce sans concessions les agissements de ses complices (la Rumeur, les Érinyes, l'Hubris..)

 

         Viennent ensuite les complaintes (ou plaidoiries) et les chefs d'accusation. Le glaive de la vérité s'abat pour commencer sur les Érinyes et sur les Parques ; puis c'est au tour des idées de Liberté et d'Espérance d'être sévèrement critiquées. L'Hubris et la Rumeur - les Vents, aussi fuyants soient-ils - ne seront pas épargnées par le tranchant de cette épée.

         Enfin, le Faune se livre entièrement dans une longue complainte suivie de son chant du cygne en plein Armageddon. Il sait en effet qu'arrive le grand Pardon au cours duquel est donnée l'explication finale et par lequel l'Amour, seul juge désormais, reprend ses droits.

 

 



Prologue

 

 

 

Faire et défaire en temps de crise

 

Le soir de ses vingt ans, Arthur a fait un rêve :

Partir sur les chemins pour découvrir le monde.

C’était un songe étrange pour qui connaît la ronde

Et violente planète en sommeil et qui crève !

Mais Arthur était fou, de ceux que l’on enferme,

Et faisant sa valise il quitta la terre ferme.

 

Sa première entreprise aboutit à l’échec.

Il n’avait pas compris qu’en ces temps incertains,

Humaines qualités, Noblesses et Courages,

Trahissent proie facile, être inquiet et trop sage,

Que les monstres glacés prennent en leurs écrins

Qu’on nomme Liberté, Prix d’une Vie ou Chèque !

 

Rebelle fut Arthur, calculateur, voyou,

Sondant dans l’âme humaine et son hésitation

Entre la vie en paix, l’honnêteté farouche,

Et la douce descente en l’enfer des bijoux.

Les êtres disséqués, scrutés comme des mouches

Il entrevit, c’est sûr, leur détermination.

 

La corde sur laquelle Arthur déambulait,

Semblait se rétrécir, et filer sous ses pieds.

Il se voulait voyant, lucide et justicier,

Il devenait le jouet, pantin articulé,

De ses propres soupçons à l’égard de ses pairs.

Et la corde cassant, il tomba sans repère.

 

Fous de tous les pays, ne rognez pas vos âmes !

Contre anges dans la glace et monstres

dans les flammes,

Nul besoin de se tordre, écartelant Sa vie,

Il faut croire en demain, imaginer La vie

De l’homme et de la femme pour cent générations,

En hommage aux Arthur qui tombent

sous nos fronts.

 

 

Les Poètes

 

 Dans la Nuit terrifiante d'un trop long XXème siècle,

Jalonné de mystères et de bruyants fléaux,

De fragiles lumières, de leurs vibrants faisceaux,

Ont éclairé nos pas de leur verve céleste.

 

Leurs visions pénétrantes en ces temps inouïs

Ont plongé nos souffrances dans le bain de l'oubli.

De ces eaux noires et froides, nos songes évanouis

Se lamentent encore mais ressortent anoblis.

 

Apôtre du Savoir qui ignore les causes

De sa brûlante fièvre, de sa profonde prose ;

Voyant infirme qui déclare connaître

Les ressorts naturels qui sous-tendent son être.

 

Et pourtant, Génie ! Aux vers longs et bruissant

Qui susurrent à nos âmes un amour désarmant !

Qui nourrissent en la vigne, accrochés aux sarments,

Les grains noirs et fruités qui troublent les Puissants...

Vertiges de l'âme que nul ne peut offenser

Sans sentir en retour la douloureuse entaille

Qui suppure et s'étend au-delà des pensées

Dont la trame s'efface quand rugit la bataille !

 

De ce Je dédoublé qui tressait en nos âmes

La future épopée d'une invincible lame,

Un calice étoilé où dormait une larme

A surgi devant Nous et a brandi son arme.

 

Dérision et Savoir sont les noms de ses faces :

L'une dépèce les chairs dévoilant nos faiblesses,

L'autre accroît nos consciences d'une intime noblesse ;

Toutes deux nous protègent de nos écarts néfastes.

 

Car le vers est coupant mais amuse nos sens :

Il dénonce l'outrage et répand la mesure

De ses pieds sibyllins qui foulaient l'indécence

Et donnaient à nos cœurs des battements d'Azur.

 

L'orgueil se dessèche ! Que brûle l'amitié

Aux regards des enfants pétrifiés de pitié ;

Leur bonheur nous emplissent d'une épaisse substance

Qui rejaillit soudain au détour d'une stance.

 

Le poète s'acharne à sublimer l'horreur,

À donner à nos vie un semblant d'être-là.

Cet infime frisson, cet anti-cancrelat,

Qui suffit un instant à tromper nos terreurs.

 

Souffrant de leurs désirs, de leur soif d'aimer,

Nos poètes s'insurgent et commettent le crime

D'aiguiser en leur sein les Savoirs essaimés

Et d'apprêter leurs vers de fulgurantes rimes !

 

Armé de ces objets de raison et de foi,

Le poète décoche et atteint quelques fois,

D'une note acérée que contenait sa lyre,

Le monstre pur et froid de ses brûlants délires !

 

Si le monstre est touché d'une flèche d'Amour,

Il se cabre aussitôt et vomit l'affection

Que des anges studieux d'une longue réflexion

Renvoient sans plus attendre avec un même humour.

 

Voilà la tâche sombre qui occupait leur œuvre.

Leur combat fut immense et par un feu de traits

Ils ont mis à genoux cette terrible pieuvre

Qui hantait nos consciences aux abords si distraits.