Catherine Totel : Je me souviens de Marcel et de quelques autres....

« Je me souviens » d’un livre de George Pérec…

 

 

Avant-propos

 

 

Souvent je me suis  demandé à quoi ressemblerait mon existence si je n’avais pas les livres comme compagnons de voyage. Et, c’est alors toujours la même solitude qui m’étreint ; une route vide, terrible et résignée s’ouvre devant moi. Ainsi que l’a dit Fernando Pessoa, la vie ne suffit pas, il faut les livres.

J’ai rassemblé ici mes souvenirs littéraires, de papier, d’encre, de lumière, qui n’évoquent qu’une infime partie de tout ce que j’ai lu mais qui en constituent l’essence même puisque ce sont eux qui m’obsèdent, et que j’en ai fait cet ouvrage. Puissent-t-ils introduire le lecteur dans un monde où l’on entre comme dans un de ces jardins dont les peintres impressionnistes ont le secret, empli de sensations, de réminiscences mêlées à l’impalpable présent.

On en pousse la petite barrière en bois pour retrouver la fraîcheur de l’enfance mais les souvenirs sont indociles et n’aiment pas être dirigés. Ils n’obéissent qu’à la mémoire involontaire. Ainsi, souvent au détour d’un bosquet, vient nous surprendre celui qu’on croyait oublié et derrière un arbre, se trouve un autre, inattendu lui aussi, qui nous bouleverse encore davantage. C’est à la fois délicieux et poignant, léger et grave, parfois vertigineux.

 

Si le lecteur continue sa promenade dans le temps et l’espace, s’il commence à vibrer pour une haie d’aubépines, une étendue de blé ou un reflet sur l’eau, alors il est prêt pour rejoindre tous ceux qui les ont peints dans les livres ou les tableaux. Il trouvera les clés qui ouvrent les portillons, les portes et les grilles de la littérature. Et c’est cette curiosité, ce désir, qui donneront un sens à sa vie. Il voudra tout savoir.

Marcel Proust, qui refusait d’identifier le moi qui écrit au moi qui vit, disait cependant dans Jean Santeuil : « Notre vie n’est pas absolument séparée de nos œuvres, toutes les scènes que je vous raconte, je les ai vécues ».

Il est vrai que lorsqu’une œuvre bouleverse et envahit notre vie, c’est toute celle de l’artiste avec ses joies et ses drames qui devient nôtre. Et cette entrée dans le monde magique de la création, même si l’on reste modestement sur le seuil, cette ferveur ressentie, cette perfection si fragile, peuvent, je crois, nous aider à surmonter tous nos désenchantements.

Catherine Totel

 

 

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-         Je me souviens que j’ai lu pour la première fois La Recherche relativement tard, après avoir engrangé les œuvres de tous ceux qui m’ont préparée à la recevoir. C’était sur l’île de Ré. Depuis Marcel ne m’a plus jamais quittée.

Ma maladie proustienne « n’est plus opérable ».

 

-         Je me souviens d’un livre de l’école primaire qui a enchanté mon enfance et qui s’appelait Amadou Le Bouquillon.

 

-         Je me souviens que lorsque je commence un livre, je lis toujours en premier la dernière phrase.

 

-         Je me souviens d’avoir acheté, jeune, L’amour fou de Breton pour la beauté du titre et n’y avoir rien compris.

 

-         Je me souviens de Céline que je n’ai jamais lu et ne lirai jamais par amour pour Marcel qu’il a trainé dans la boue.

 

-         Je me souviens de la librairie Delapierre à Laval où nous achetions tout, et qui n’existe plus.

 

-         Je me souviens de deux livres qui étaient à Ossey, chez mes arrière- grands-parents et que j’ai relus trois fois par an pendant des années. Les oubliant pendant quelques mois, je ne les retrouvais qu’avec davantage de bonheur. C’étaient Todore et Pirouette, et Coco de France.

 

-         Je me souviens de la série Heïdi et du grand amour d’une petite fille pour son grand-père.

 

-         Je me souviens des crises d’asthme qui me laissaient au lit des jours entiers et me permettaient de relire toute la bibliothèque rose. C’était le temps béni ou je pouvais relire.

 

-         Je me souviens de Victor Hugo comme d’un vieil ami de toujours.

 

-         Je me souviens de Dominique me demandant lors de notre première rencontre si j’aimais Victor Hugo, et de ma réponse attendrie. Notre amour pouvait commencer.

 

-         Je me souviens de la découverte d’Emile Zola et de la fièvre qui s’empara de moi au point de dresser l’arbre généalogique des Rougon-Macquart. J’avais environ 13 ans et j’adorais comme on adore à cet âge.

 

-         Je me souviens des fins d’été  à manger des pommes très vertes en lisant des après-midis entiers.

 

-         Je me souviens de la cérémonie des jours de rentrée des classes lorsque l’on couvrait les livres, compagnons d’une année.

 

-         Je me souviens des Lagarde et Michard dont mon préféré était le 19ème siècle.

 

-         Je me souviens du silence feutré, du silence respectueux, du silence plein d’intelligence qui me ravissait dans les librairies ou les bibliothèques.

 

-         Je me souviens de la série des Jalna quand j’avais 14 ans environ, seize tomes avalés avec délice en quelques mois.