Dans Arles où sont les Alyscamps / Le Troisième ouvrage de Catherine Totel

 

Préface de Martial Maynadier

Directeur de la Collection le Parc

  Catherine Totel dans ce troisième livre publié dans la Collection le Parc nous propose la chronique d’un été en Provence, dans la région d’Arles sous le signe de la poésie et de la peinture. Une femme et son fils profitent d’un temps privilégié de « vacances », au plein sens du terme, pour apprécier la beauté de la nature, la liberté des déplacements, les découvertes culturelles. Dans ce pays chanté par le poète Paul Jean Toulet, magnifié par les peintures de Van Gogh, et celles de Cézanne, une transmission et une initiation sont à l’œuvre entre la mère et l’enfant sous le signe de la sensibilité et de la délicatesse…

En contre point de cette harmonie paisible, les échos de l’histoire d’amour passionnée et ravageuse d’Aude, une amie proche de la narratrice, rappelle que nos vies peuvent osciller très vite entre paradis et enfer… Dans un style épuré, pictural et poétique à la fois ce récit fait d’esquisses et d’ellipses nous enchante et révèle un talent d’auteure et une musique personnelle qui s’affermit de livre en livre…

En ces temps de pandémie, de couvre-feu, de confinement, un tel livre fait du bien comme une respiration libre, en nous ouvrant de grands espaces ensoleillés sous les cyprès de la Provence. En ces temps où les musées et les maisons d’artistes nous sont interdits, il nous fait aussi apprécier pleinement la proximité humaine  et l’élévation de pensée que les œuvres et les lieux de vie des grands peintres tels Van Gogh ou Cézanne peuvent nous apporter. Heureusement, nous reste la littérature.

 

 

 

 

 
   

Début du livre :

 

                  

Je me souviens d’un interview de sœur Emmanuelle qui m’avait marquée :

                        – N’est-ce pas terrible de renoncer à tout comme vous le faites ?

            Avec des paillettes de malice dans le regard elle avait répondu :

 

                  – Vous n’imaginez pas la chance que j’ai par rapport à vous. Je suis débarrassée des hommes et des tourments de l’amour.

 

                    Je pense à l’amour d’Aude, à cette fièvre insidieuse, à ce monde sans limites dans lequel elle se perd. Certains n’en reviennent pas.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                        Un été de plus. Un été à mettre avec tous ceux qui l’ont précédé dans le grand sac embaumant la lavande où, lorsque l’on sera vieux, on piochera pour se souvenir combien la vie était belle et douce. C’est un autre pays l’été. Il est à part dans notre mémoire qui, au soir d’une vie, ne retient souvent que cet empilement de lumière et de couleurs.        

               Pour le moment, les premières tuiles, les premiers cyprès m’étreignent. Je suis partie à l’aube vers le midi, sur une route toute nue, toute fraîche et gonflée d’espérance. Maintenant, la lumière inonde tout. Le bleu du ciel engloutit les inquiétudes, les angoisses, les doutes. C’est un bleu qui lave, qui absout, qui efface. Avec délices, je renais à la vie. Rien ne peut plus m’atteindre. Nicolas m’attend là-bas.

               Aude, elle, m’a demandé si elle pourrait m’appeler chaque jour.

                                   

 

 

 

 

 

 

                                 La piscine surplombe le parc ; on y accède à différents endroits par des marches en pierre qui font se rejoindre les restanques. Quel beau mot que ce mot de restanque, il est poli par les années, brûlant de soleil, parfumé par les herbes nichées dans les anfractuosités. Les cris des cigales viennent rebondir sur les pierres sèches. C’est la Provence à lui tout seul.

                                 Une fois là-haut, ce sont les lauriers roses qui distillent leur parfum de pain d’épices. Les chaises longues sont disposées dans un merveilleux arc de cercle bordé de murets avec au centre une splendide poterie d’Anduze.

                                 Peut-on être malheureux ici ? Je pense que même Aude avec la meilleure volonté du monde et la plus grande application n’y arriverait pas. Elle me dit qu’elle aimerait bien venir ; ce n’est pas être ici qui lui est impossible, ce n’est pas le voyage non plus, c’est de quitter sa maison. Car même si elle le voit peu, elle est tout près de lui...

                                 C’est une sorte d’aliénation, de folie. Je ne lui oppose rien car rien ne peut la raisonner. Elle est en panique comme un animal pris au piège. Ma voix l’apaise, peu importe ce que je dis.

 

FUGITIVES MAISONS de Catherine Totel

 

 

 

Préface de  Martial Maynadier

Directeur de la Collection le Parc

 

 

Catherine Totel, après avoir rendu un vibrant hommage à Marcel Proust, dans son premier ouvrage, Je me souviens de Marcel et de quelques autres, ouvre son second livre par une citation de l’auteur de la Recherche.  Cette référence donne la clé de lecture d’un livre qui dépasse de loin, l’évocation  nostalgique des maisons du passé.

Certes, le temps s’est perdu. Mais où s’est-il perdu ? L’auteure en émule de Marcel Proust sait que les lieux portent en eux le vécu de ceux qui les ont habités. L’espace et le temps forment ensemble une seule dimension, retrouver l’un, c’est ranimer l’autre, dans une évocation proche de l’incantation, où les mots ont le pouvoir de ressusciter ce qui fut.

L’explication du prodige nous est donnée au détourd’une page. En quittant une maison dans laquelle s’étaient passés  l’enfance, la jeunesse, la vie, avec des  moments de joie, de tristesse, d’intensité d’être et de relations, l’auteure ne l’abandonnait pas, mais décidait d’y laisser son esprit, et derrière les portes closes et les volets fermés, de continuer à hanter par la pensée les maisons désertées.

Il semble que ce soit cette voix intérieure qui nous parle dans ce beau texte et que ces maisons fugitives nous restituent cette part du temps perdu, retrouvée dans les pages du livre.

 

 

 

Avant-propos de l’auteure

 

            Je tombe amoureuse des maisons comme une femme peut tomber amoureuse d’un homme, quelque chose de très violent, de très entier, de bouleversant. Lorsque je me promène dans les villes, j’adore prendre des chemins détournés, des ruelles timides et ombragées, à l’abri des boulevards arrogants.

           

J’avance doucement et la vue d’une simple grille me fait battre le cœur. C’est parfois tout le siècle passé qui vient à ma rencontre : une allée de graviers, une cour pavée, un banc moussu, une glycine, un perron bordé de rampes polies par le temps. Je ferme les yeux et un amour infini emplit mon cœur. Je pense alors aux gens qui ont vécu ici. Ont-ils connu des histoires paisibles ou des passions dévastatrices…

 

            Les surprises ne sont pas toujours enchantées. Je peux aussi tomber en arrêt devant d’élégantes et poignantes demeures, en partie éventrées et sacrifiées pour de vagues et sordides projets immobiliers. Elles, auparavant si discrètes, réservées, effacées, se cachant jalousement derrière des murs magnifiques et des feuillages pudiques, les voilà honteusement exposées.

           

            Je suis révoltée, désespérée. Je suis impuissante. Pourtant ces pierres, je ne les ai jamais touchées, ces parquets n’ont jamais craqué sous mes pas, ces graviers n’ont pas vu mes jeux de petite fille, ces arbres n’ont pas été complices de mes lectures d’été. Je crois que souffrir pour elles, me permet de penser aux miennes sans y penser vraiment. Elles font diversion. C’est une gymnastique du cœur qui se protège.

            Mes maisons d’enfance font partie de chaque grain de ma peau. C’est très émotionnel mais aussi très physique. Alors, pour éloigner la douleur, j’essaie de les tenir soigneusement à l’écart dans le labyrinthe de ma mémoire où elles sont enfouies.

           

            Parfois, elles s’échappent…

           

            C’est l’histoire de ce livre.

 

 

***

 

            Maman et mon frère sont penchés sur moi. Ils font barrage aux autres mamans qui veulent aider ou secourir. J’ouvre les yeux. Je ne me souviens de rien. Après plusieurs épisodes semblables, un médecin conclura que je suis victime du « spasme du sanglot ». Apparemment, dans le cas présent, une trop grande joie quand j’aperçois parmi tous les enfants qui sortent en courant de l’école, mon frère qui nous fait signe.

            Trop fragile cette enfant, dira-t-il, en me regardant d’un air mystérieux et avec une voix d’outre-tombe. Ce n’est pas grave, mais il faut éviter les émotions, même positives, ajoutera-t-il.

            Je n’ai toujours pas trouvé comment.

 

                                   

 

 à suivre...

 

 

 

 

           

 

 

 

Catherine Totel : Je me souviens de Marcel et de quelques autres....

« Je me souviens » d’un livre de George Pérec…

 

 

Avant-propos

 

 

Souvent je me suis  demandé à quoi ressemblerait mon existence si je n’avais pas les livres comme compagnons de voyage. Et, c’est alors toujours la même solitude qui m’étreint ; une route vide, terrible et résignée s’ouvre devant moi. Ainsi que l’a dit Fernando Pessoa, la vie ne suffit pas, il faut les livres.

J’ai rassemblé ici mes souvenirs littéraires, de papier, d’encre, de lumière, qui n’évoquent qu’une infime partie de tout ce que j’ai lu mais qui en constituent l’essence même puisque ce sont eux qui m’obsèdent, et que j’en ai fait cet ouvrage. Puissent-t-ils introduire le lecteur dans un monde où l’on entre comme dans un de ces jardins dont les peintres impressionnistes ont le secret, empli de sensations, de réminiscences mêlées à l’impalpable présent.

On en pousse la petite barrière en bois pour retrouver la fraîcheur de l’enfance mais les souvenirs sont indociles et n’aiment pas être dirigés. Ils n’obéissent qu’à la mémoire involontaire. Ainsi, souvent au détour d’un bosquet, vient nous surprendre celui qu’on croyait oublié et derrière un arbre, se trouve un autre, inattendu lui aussi, qui nous bouleverse encore davantage. C’est à la fois délicieux et poignant, léger et grave, parfois vertigineux.

 

Si le lecteur continue sa promenade dans le temps et l’espace, s’il commence à vibrer pour une haie d’aubépines, une étendue de blé ou un reflet sur l’eau, alors il est prêt pour rejoindre tous ceux qui les ont peints dans les livres ou les tableaux. Il trouvera les clés qui ouvrent les portillons, les portes et les grilles de la littérature. Et c’est cette curiosité, ce désir, qui donneront un sens à sa vie. Il voudra tout savoir.

Marcel Proust, qui refusait d’identifier le moi qui écrit au moi qui vit, disait cependant dans Jean Santeuil : « Notre vie n’est pas absolument séparée de nos œuvres, toutes les scènes que je vous raconte, je les ai vécues ».

Il est vrai que lorsqu’une œuvre bouleverse et envahit notre vie, c’est toute celle de l’artiste avec ses joies et ses drames qui devient nôtre. Et cette entrée dans le monde magique de la création, même si l’on reste modestement sur le seuil, cette ferveur ressentie, cette perfection si fragile, peuvent, je crois, nous aider à surmonter tous nos désenchantements.

Catherine Totel

 

 

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-         Je me souviens que j’ai lu pour la première fois La Recherche relativement tard, après avoir engrangé les œuvres de tous ceux qui m’ont préparée à la recevoir. C’était sur l’île de Ré. Depuis Marcel ne m’a plus jamais quittée.

Ma maladie proustienne « n’est plus opérable ».

 

-         Je me souviens d’un livre de l’école primaire qui a enchanté mon enfance et qui s’appelait Amadou Le Bouquillon.

 

-         Je me souviens que lorsque je commence un livre, je lis toujours en premier la dernière phrase.

 

-         Je me souviens d’avoir acheté, jeune, L’amour fou de Breton pour la beauté du titre et n’y avoir rien compris.

 

-         Je me souviens de Céline que je n’ai jamais lu et ne lirai jamais par amour pour Marcel qu’il a trainé dans la boue.

 

-         Je me souviens de la librairie Delapierre à Laval où nous achetions tout, et qui n’existe plus.

 

-         Je me souviens de deux livres qui étaient à Ossey, chez mes arrière- grands-parents et que j’ai relus trois fois par an pendant des années. Les oubliant pendant quelques mois, je ne les retrouvais qu’avec davantage de bonheur. C’étaient Todore et Pirouette, et Coco de France.

 

-         Je me souviens de la série Heïdi et du grand amour d’une petite fille pour son grand-père.

 

-         Je me souviens des crises d’asthme qui me laissaient au lit des jours entiers et me permettaient de relire toute la bibliothèque rose. C’était le temps béni ou je pouvais relire.

 

-         Je me souviens de Victor Hugo comme d’un vieil ami de toujours.

 

-         Je me souviens de Dominique me demandant lors de notre première rencontre si j’aimais Victor Hugo, et de ma réponse attendrie. Notre amour pouvait commencer.

 

-         Je me souviens de la découverte d’Emile Zola et de la fièvre qui s’empara de moi au point de dresser l’arbre généalogique des Rougon-Macquart. J’avais environ 13 ans et j’adorais comme on adore à cet âge.

 

-         Je me souviens des fins d’été  à manger des pommes très vertes en lisant des après-midis entiers.

 

-         Je me souviens de la cérémonie des jours de rentrée des classes lorsque l’on couvrait les livres, compagnons d’une année.

 

-         Je me souviens des Lagarde et Michard dont mon préféré était le 19ème siècle.

 

-         Je me souviens du silence feutré, du silence respectueux, du silence plein d’intelligence qui me ravissait dans les librairies ou les bibliothèques.

 

-         Je me souviens de la série des Jalna quand j’avais 14 ans environ, seize tomes avalés avec délice en quelques mois.