Des Saisons en Enfer .......... Témoignages en Poésie : Un recueil d'Isabelle ADLER

Avant-propos de Martial Maynadier

Directeur de la Collection le Parc

 

 

Isabelle Adler est une femme inspirée. Quelques mois avant la célébration du centenaire de l’armistice du 11 novembre 1918, elle prend la plume et écrit chaque soir au nom d’un soldat de cette « Grande » guerre, qui fut le premier abattoir mondial, envoyant des millions d’hommes à la mort quotidienne, au rythme insensé de plus de mille par jours. Les survivants auront connu l’horreur d’une déshumanisation, dans une vie de souffrance, de froid, de faim, vivant à même la terre des tranchées. Les batailles, les stratégies, les chefs militaires, n’intéressent pas Isabelle, qui nous livre les réflexions des hommes à hauteur d’homme, disant leur quotidien insoutenable et cauchemardesque, condamnés pour beaucoup à la mort, aux blessures, à l’invalidité, mais plus grave encore tous condamnés à tuer et à haïr les êtres humains d’en face, ceux de l’autre côté, n’ayant comme seul tort que d’être l’étranger donc l’ennemi.  

L’Enfer. Quatre saisons de l’enfer, répétées durant cinq ans de guerre. Les propos sont toujours simples et directs, s’appuyant sur un réel vécu ; le rythme des vers et les rimes donnent une musicalité aux mots, comme en un chant d’hommage douloureux. Isabelle n’oublie pas les femmes, ni ceux de « l’’Autre Côté ». Elle n’oublie pas non plus les chevaux et les paysages urbains ou ruraux, tous mêmes victimes d’une même aberration.

En parfaite adéquation aux textes, les dessins inspirés eux-aussi, semblent provenir de carnets de l’époque, et sonnent juste et fort.

 

Un livre puissant, mémoriel et humain.

 

 

 

                            Ces hommes vivaient dans la paix, en toute quiétude,

Une ère nouvelle promettait la légèreté.

On accordait aux jours une certaine mansuétude,

Cette vie puisait sa source dans la nouveauté.

 

La jeunesse s'étourdissait dans les cabarets,

On allait prendre les eaux ou les bains de mer.

L'électrification apportait le progrès,

Les voyages se faisaient par le chemin de fer.

 

C'était les guinguettes, le dimanche au bord de l'eau

Où les amoureux emmenaient leurs demoiselles.

Des artistes insouciants, des bagarres au couteau ;

On dansait valses et tangos sous les tonnelles.

 

A Paris, tout annonçait le siècle nouveau,

Le Veld' Hiv, le tramway, le métropolitain,

Les Music-hall et le Cancan qui donnait chaud,

Les premières frayeurs lors des meetings aériens.

 

Il y avait bien aussi des troubles et des colères

Car ces hommes voulaient façonner leur avenir,

En travaillant pour faire reculer la misère,

En combattant les injustices pour y parvenir.

 

Puis est venu l'été 14, ultime paix du dernier été,

Où ces hommes-là sont devenus des militaires

Puis des Poilus pris dans une guerre de tranchées :

S'ouvrait ainsi leur première saison en enfer.

       

 

   ÉTÉ 1914

                       

                        ALBERT

 

J'avais vingt ans au début de ce bel été,

C'était la paix, la promesse pour des jours heureux ;

Je sifflotais sans cesse car j'étais amoureux

Et le vent caressait les jeunes épis de blé.

 

Soudain au loin s'élevaient des rumeurs de guerre,

Je ne comprenais pas bien ce qui arrivait,

J'étais inquiet pour savoir qui moissonnerait,

C'était un travail trop dur pour mon pauvre père.

 

Pourtant on se doit d'être soldat lorsqu'on est fort

Et fier de mener bataille pou la mère patrie

En offrant sa vie pour l'avenir du pays,

Ne pas baisser le regard en croisant la mort.

 

Il faisait un temps si étouffant ce matin,

Tous les hommes en âge étaient en route vers la gare.

J'embrassais ma fiancée avant le départ ;

                                   Je partais là-bas où m'attendait mon destin.
 

 

 

 

                       

                                                                                                                                                                     AUTOMNE 1914

 

                        GUSTAVE

 

 

De la pointe du jour jusqu'à la nuit tombée,

Je n'ai point de répit pour affronter ces soldats ;

Tout à coup, j'ai la cuisse légèrement blessée,

J'ignore la douleur et je reprends le combat.

 

Soudain à mes côtés s'affale mon camarade,

Ses jambes sont broyées par un éclat d'obus ;

Nous sommes tous les deux prisonniers d'une embuscade,

Pour Paul, c'est fini, je clos ses yeux éperdus.

 

La bataille se poursuit, des hommes sont allongés,

Non pas par peur ni par lassitude : ils sont morts.

Je sens une vive douleur, je suis encore touché ;

La souffrance et la fièvre s'emparent de mon corps.

 

Le jour s'incline, tout auréolé de silence,

Pas même un seul râle ou un gémissement.

Je songe à mon village et à tous mes parents,

A mon fugace passage dans cette existence.

 

Je gis, gravement blessé, au fond d'un cratère,

Cette fois-ci pour moi la guerre semble finie.

Combien de temps va durer cette agonie ?

J'ai très froid tandis que mon sang abreuve la terre.

 

                                               

 

                                                          Décembre 1914

 

MAURICE

 

Un froid piquant nous transperce depuis plusieurs jours,

Dans les tranchées gelées, le temps s'avère figé.

Un silence : le deuil semble s'être installé,

Pas un souffle de vie ne transpire alentour.

 

A demi ramassé sur ma couche de paille,

Je cherche en vain l'illusion de la chaleur.

Les hommes sont pris entre impatience et langueur ;

Ce conflit prend des allures de foirail.

 

Et je sens ces rats qui me passent sur tout le corps,

Nous sommes sales, imprégnés de vermines et de poux.

Où sont passés les fringants soldats du mois d'août ?

Nous suintons par nos pores le parfum de la mort.

 

Nous sommes dans ces boyaux ensevelis vivants,

Les combats inhumains n'offrent aucune victoire ;

Revenir se tapir est notre seul espoir

Pour échapper au déluge de feu et de sang.

 

 

 

 

                                                                     NOEL 1914

                        THOMAS

 

 

Noël, c'est ma première pensée ce matin,

Officiers et soldats se sont serrés la main.

L'artillerie a cessé de cracher son feu,

Boches et Français ordonnent un « cessez le feu » 

 

Deux hommes de chez nous sont sortis de la tranchée,

Deux hommes venant d'en face se sont approchés ;

Troublés et embarrassés, nous nous observons,

Etrange illusion sur la ligne de front.

 

Pas de poignée de main, un salut militaire,

On comprend qu'ils regrettent de faire la guerre.

C'est Noël, on songe aux femmes et aux enfants,

C'est Noël, côté Français, côté Allemand.

 

La nuit s'étire limpide et silencieuse,

Demain la guerre sera encore plus douloureuse.

Le devoir du soldat, c'est de tuer l'ennemi,

Le Noël du soldat, c'est de rester en vie.