CHIMERIQUE et RUE DU GRAND CHEMIN

CHIMERIQUE !  de Guy VIVAREZ

Préface de Martial Maynadier

 Sète est une ville de paroles. Une ville étonnante d’intarissables bavards. Peut-être nulle part ailleurs la tchatche n’est portée à ce point d’excellence. Il m’est arrivé d’attendre dans une pharmacie presque vide, derrière une seule personne achetant une boîte d’aspirine, pendant plus d’une demi-heure, jusqu’à ce que la pluie, le beau temps, la saison, la famille, les amis, la politique, les touristes  et les arrivées de poissons aient fini de défiler au dessus du comptoir ; j’aurai pu m’assoir et lire « Le Monde » en son entier… Entreprendre une promenade en ville avec un sétois est une expédition périlleuse, on sait quand elle commence, jamais quand elle finit ; de rencontre en rencontre et parfois d’inconnu à inconnu se lient d’interminables échanges et récits. Mais attention, jamais pour ne rien dire !  Ou plutôt pour « tout » dire avec une faconde et une verve qui enchantent la langue ordinaire, lui donne couleur et miroitement à l’image des eaux et des ciels de la méditerranée, redoublée ici par l’étang de Thau… Les deux cimetières même de la ville semblent s’échanger des propos intarissable, Paul Valéry dans celui du haut, répand essais, poésies, analyses, journaux et lettres  à profusion, et Georges Brassens dans celui du bas, lui répond de ses innombrables chansons.

Le roman de Guy Vivarez, est à cet égard un roman sétois. Tout ce qu’il y a de plus sétois. Un roman policier, oui,  un roman à suspens, oui, mais d’abord un roman de la parole sétoise.  Le narrateur disparaît le plus souvent derrière ses personnages parlant et racontant, et quand ils ne parlent pas, on les entend penser !  C’est par la parole, celle du long monologue de la future victime, que commence le roman, c’est par la parole et le contraste langagier entre la figure sétoise du commissaire Toscato, et celle de son adjoint venu du nord, quasi un étranger, « le chti » que se développent ensuite les spirales envoûtantes d’une enquête qui se déploie comme un poulpe local dans les eaux troubles de la ville et de ses arcanes mystérieuses…  Le « chti » comme le lecteur non sétois, s’imbibe peu à peu, s’enivre de ce langage fleuri et capiteux, et à la fin de l’ouvrage, il n’est point lieu de s’étonner, que tous les deux, lecteur et « chti » comprennent et parlent le sétois…

Aventure sétoise, aventure policière aussi, à l’égal des meilleurs suspens du genre, le roman crée une ambiance et des personnages. Toscato, fait songer au sicilien Montalbano, à l’américain  Colombo ou même au suédois Wallander, il incarne son pays tout en le traversant  au fil de son enquête et en dénonçant les travers. 

Guy Vivarez ajoute sa touche personnelle à cette enquête locale et haute en couleur, l’œil du peintre. Son personnage, Pablo est comme son double caricatural,  comme l’auteur il peint mais  se laisse emporter par son art jusqu’au délire, trouvant sublime ce que les autres voient avec détachement voire dégoût !  Jaloux de  Picasso, dont il partage le prénom et le goût des sirènes, le personnage est par certains côtés  assez peu ragoûtant, mais l’on s’y attache pourtant, précisément par ce rêve visionnaire qu’il porte en lui jusqu’à une sorte d’auto destruction assumée.

Cette part du rêve et des légendes est également un point non négligeable d’intérêt dans ce roman, certes pas pour enfants, mais qui pourtant va chercher et réveille  en chaque lecteur le goût des belles histoires du passé, et d’un imaginaire flamboyant où l’amour bien sûr occupe toujours la première place.

A présent bonne lecture, plongez-vous dans ce roman, dont vous n’aurez aucune envie de ressortir jusqu’à la dernière page !   

 Martial Maynadier   Directeur de La Collection Le Parc

 
 
Rue du grand chemin   de  Guy Vivarez

En préalable...   Claudine Vivarez

Sétoise exilée, je me suis glissée avec délice dans cette succulente chronique aux senteurs de l’enfance. Ma proximité familiale avec l’auteur pourrait, certes, entacher mon objectivité mais, telles des «madeleines de Proust», les tableaux défilent dans une réalité qui m’emporte. Dès les premières phrases c’est une totale immersion dans un monde insolite où l’exubérance sétoise est le maître mot, la violence des couleurs exaltant la force des odeurs et amplifiant la truculence du verbe. Le roman se construit, tel un tableau, par touches successives. Les portraits aux accents «balzaciens» métissés de gouaille toute «pagnolesque», conjuguent leurs traits paradoxaux pour brosser une fresque sociale à grand renfort de tonalités rayonnantes

.En suivant les tribulations de Niaprou, nous pénétrons cette rude société de fin du XIXème siècle qui porte en germes les enjeux d’un temps qui bascule. Faisant écho aux idéaux libertaires brandis par la Commune, aux nouveaux modes d’expression culturelle qui bousculent l’académisme établi, ainsi qu’à l’apparition d’un urbanisme haussmannien qui renforce les clivages sociaux, l’auteur introduit une réflexion sur certains enjeux sociétaux et tout particulièrement, avec l’histoire de son héroïne, sur l’avancée chaotique des droits et devoirs de la femme dans cette fin de siècle.

Au fil du récit, on a l’impression d’une composition en abyme, où chaque histoire dans l’histoire donne une vision kaléidoscopique de ce bien surprenant cadre de vie et confère de la profondeur au récit. En outre, la précision de l’écriture y soutient l’intérêt tandis que l’originalité de la langue alimente le plaisir de se retremper exquisément dans cet environnement aux accents «sétori».

Sans plus attendre, je vous invite à pénétrer dans ce microcosme singulier qui, malgré le temps qui passe, a gardé tout son sel.     Claudine Vivarez